La science est la théorie du réel, écrit Heidegger, avec ce sens de la phrase juste qui, comme la foudre, traverse parfois soudainement sa prose obscure. Une évidence qui n’allait pas de soi dans le passé où ce qui faisait office de science a longtemps servi des préoccupations métaphysiques et religieuses. Les Grecs avaient une vision différente de la science, beaucoup plus conceptuelle que pragmatique ; le christianisme a longtemps soumis sa science à une exégétique abstraite, et il a fallu batailler depuis Descartes, pour imposer une démarche scientifique telle que nous la connaissons aujourd’hui, où pour autant, une dimension métaphysique de la science n’a pas complètement disparue, comme en témoignent des sciences basées non sur des faits mais sur des croyances, comme la psychanalyse, l’astrologie, l’acupuncture, la bonne aventure, le magnétisme ou l’homéopathie. La science, comprise dans l’acception d’une théorie du réel, est un héritage de la modernité ayant depuis conquis la totalité de la planète. Cette définition pragmatique de la science a connu un succès universel et s’est mondialisée pour les mêmes raisons invoquées par Descartes dans son plaidoyer de la méthode : les résultats sont là. Les essais de la méthode proposés par ce dernier font foi sur l’efficacité d’une telle méthode pour aboutir sur des découvertes et des vérités utiles et destinées à améliorer le sort de l’humanité.

Pour autant, de l’aveu même du philosophe du doute, les éléments premiers de sa révolution épistémologique proviennent de ses lectures des Grecs, et c’est en connaissance de causes que Heidegger, dans sa conférence Science et méditation, tout en reconnaissant la mondialisation de la science occidentale, appuie le fait qu’on ne saurait se dispenser d’interroger ce qui aura permis l’essor moderne : l’Antiquité. Comme si toute enfance, ne serait-ce que l’enfance de l’art, portait avec elle les conditions de pureté permettant de revenir à des fondamentaux à partir desquels avancer bien plus loin qu’en demeurant sur les faibles acquis d’une époque présente. Tout autant que les Grecs, Heidegger étend cette nécessité au monde extrême-oriental, dont il dit déjà que nous aurons à dialoguer avec lui. Comment dialoguer avec une autre partie du monde lorsqu’on on en ignore tout de la culture, de la pensée comme de la logique ? Le dialogue nécessite la connaissance, la connaissance de l’autre. Sans cette ouverture, pas de dialogue possible. Ce qui est vrai à l’échelle individuelle, est vrai aussi entre nations, entre civilisations. Le dialogue est impossible lorsqu’on refuse l’autre ; soit en ne lui parlant que de soi en égotiste, comme certains groupes de pression dans les relations internationales qui s’imaginent que le libéralisme occidental est la seule norme valide dans tout l’Univers ; soit, en le tenant pour inexistant, en faisant fi de son existence, jusqu’au jour où une rencontre est inévitable, comme l’islamisme radical sur le continent européen, et qui aurait peut-être été évitée si le dialogue Orient-Occident avait été établi en amont. Heidegger visionnaire ? Le philosophe accumule en tout cas les éclairs de lumière.

La science est une théorie du réel ; elle le suit à la trace et s’assure en permanence de lui être le plus fidèle possible. Heidegger, en plein XXe siècle, ne s’embarrasse pas le moins du monde d’user du terme de « méthode » pour qualifier le processus de connaissance scientifique, trois cents ans après Descartes. Un Descartes qui précisait dans ses Règles pour la direction de l’esprit, que l’imagination a une place importante dans la réflexion scientifique. La méthode ne saurait donc être tenue pour figée au sens d’un processeur informatique. La question se pose de savoir si la contre-méthode défendue par Paul Feyerabend est vraiment si anticartésienne et irrationnelle que le revendiquait son auteur ? Le plaidoyer anarchiste de Feyerabend en épistémologie amalgame les « lois de la Raison » à la « pratique scientifique » en tant que telle, or on assiste au contraire depuis le XXe siècle, à une transformation des conditions mêmes de la recherche scientifique qui fut plus ou moins la même depuis l’Antiquité jusqu’à Descartes, de Copernic à Einstein, avant qu’une vaste technostructure ne s’impose, affirmant péremptoirement de sa toute petite existence, qu’elle allait désormais remplacer le génie solitaire qui a toujours fait la loi dans les sciences – comme le prouvent les attributions nominatives des découvertes et des inventions depuis des millénaires – par un vaste ensemble procédural particulièrement stérile aujourd’hui.

Dans sa critique de la science contemporaine, Feyerabend fait était d’une étroitesse d’esprit relative à la soumission au groupe, à la technostructure, à des comités pluriels, c’est-à-dire à l’impossibilité d’une intuition nouvelle par l’effet d’une imagination originale, individuelle et excentrique. L’organisation de la science sous domination capitaliste a dissous le cogito du génie dans une masse indifférenciée qui ne peut être qu’objective, procédurale, effective, obéissante, mais dépourvue d’intuition, d’intelligence propre, d’autonomie, d’errance, d’aventure.

L’auteur souligne le morcellement de la science, compartimentée par sa technique de pointe en d’infinis spécificités qui, par disparition de l’holisme philosophique incarné par le philosophe des sciences, ne parvient plus à s’interroger sur sa discipline, à l’évaluer à l’aune d’un savoir encyclopédique nécessaire à la mise en relations des connaissances entre elles. Ce travail épistémologique relatif au sens même de la connaissance et de la valeur des découvertes effectuées, ne peut pas se passer d’une intelligence nominale, d’un cerveau cohérent que l’on ne saurait rencontrer au sein d’un groupe ou d’une assemblée, mais dans la tête bien faite d’un penseur à part entière.

La technostructure lamine donc le sens même de la recherche scientifique, en plus de l’inféoder à des logiques d’intérêts, étatiques et privés, d’ailleurs souvent les mêmes, dans la quête d’un rendement industriel quelconque et non plus d’une recherche d’une vérité de fait comme d’une utilité de fait. L’humanisme, écrit Feyerabend, nécessite l’individu, le sujet, le penseur autonome et son éthique propre ; jamais aucun groupe, aucun laboratoire, aucune commission, ne disposera d’autre chose que d’une logique procédurière. Enfermé dans son carcan structurel, méthodologique au sens d’une méthodologie figée et fermée sur elle-même, le scientifique ne peut plus faire usage d’une raison digne de ce nom. Le sapere aude des Lumières, en philosophie comme en science, n’est plus praticable au sein d’une technostructure administrative. Au sein d’un tel dispositif, le vrai savant n’est plus qu’un savant fou, un poète comme hier encore Gaston Bachelard ; des individus originaux conspués comme tels par les fonctionnaires de la science, et qui continuent de se faire connaître non pour leur seule originalité ou leur folie, mais par le génie de leurs intuitions, par l’effet plein et entier d’une raison digne de celle des Lumières ou de la Grèce antique, à laquelle les Lumières se référaient elles-mêmes.

Reprenant l’injonction kantienne, Feyerabend a rédigé un manifeste pour sauver la science de l’atonie générale et, au final, de sa médiocrité, de son inefficience : « Les anarchistes professionnels s’opposent à toute restriction ; ils exigent que l’individu puisse se développer librement, sans être gêné par des lois, des devoirs, ou des obligations. » On reconnaîtra ici une feuille de route que ne renierait sûrement pas un certain professeur marseillais de haute volée dans son domaine… Le poids écrasant d’une norme sur une recherche qui doit pouvoir faire usage de tout bois – puisqu’on ne peut pas savoir où se cache une vérité dès lors qu’on en ignore encore l’existence – neutralise toute possibilité de nouveauté, d’exploration, d’intuition comme de contre-intuition.

La technostructure suppose la directive là où la science réclame de l’imagination, un pragmatisme aventurier, de l’exploration, et certainement du risque. On distingue ici le chemin parcouru depuis l’époque d’Einstein où le grand génie passait encore pour un fou, un original, avec ses cheveux en vrac, pour la bonne société savante confite dans sa suffisance ; nous en sommes rendu au même point, peut-être pire encore dans l’étroitesse générée par le système. Suite à l’affaire Raoult, je lis ici ou là des papiers de fonctionnaires des sciences se lamentant du « fantasme » du génie solitaire subsistant encore aujourd’hui où tout n’est plus que structure, sans même s’apercevoir que le graphène provient tout récemment d’une découverte solitaire, que les élucidations de problèmes mathématiques se font encore par des génies solitaires, que les découvertes scientifiques continuent de porter le ou les noms de leurs découvreurs, et que la médecine elle-même, regorge de génies solitaires qui jalonnent toute son histoire, toute civilisation confondue – même dans un laboratoire, il faut bien qu’un des membres ait une idée particulière pour que tous les autres suivent le mouvement vers la découverte ; personne ne croira en une pancérébralité dans le processus intellectuel permettant la découverte qui suppose, aujourd’hui comme hier, et bien avant Descartes encore, le recours au cogito, au sujet pensant. Le groupe écrase l’individu comme le système écrase l’intelligence, ou comme l’écrit Feyerabend : « mutile par compression, comme les pieds des Chinoises, tout ce qui est remarquable dans la nature humaine. »

Si nous ne parvenons plus à vivre aujourd’hui, si nous avons sans cesse le sentiment de ne plus exister, c’est peut-être aussi de suites d’un phénomène structurel qui, en tous domaines, laisse croire et fait croire que les vitalités de toujours sont désormais dépassées, mais sans expliquer en quoi des dispositions humaines (recherche, imagination, art, peinture, romantisme, individualisme, socialisme, croyance…) seraient subitement caduques. Comment se ferait-il que l’homme, en à peine un siècle, ait changé de nature au point de ne plus même s’apparenter à ses proches ou lointains aïeux ? A l’évidence, tout ce qui fit la vitalité et la passion de l’homme pour la vie est considéré comme dépassé ; tout ce qui l’a amoindri, déprimé, lénifié, apeuré, neutralisé, séparé, renfermé, est en revanche considéré comme prometteur et d’actualité – moderne ! Le Messie des origines se rêvait Dieu fait homme, le païen se voyait en Hercule, l’homme moderne se rêve en robot, ou pire : en esclave de ses propres robots. Prométhée enchaîné à son rocher et condamné à se faire dévorer le foie par ses propres machines. S’il est au moins un trait qui, de l’Antiquité à nos jours nous relie, et Heidegger avait raison d’en faire le rapprochement, c’est la faculté qu’à l’homme de s’agenouiller devant ses propres créations. Gageons qu’il peut tout aussi bien, fût-ce individuellement, se relever et recommencer à vivre et à agir en réactivant les forces vives du passé qui sont les conditions sine qua non de toute ré-novation.

Un système conjurant le doute et l’alternative

Intuition, contre-intuition, induction, contre-induction, méthode, contre-méthode ; René Descartes invitait à pratiquer le doute à tout sujet, et si le doute n’aboutissait que sur le douteux, il convenait dès lors de douter du douteux comme n’étant pas une vérité possible. Pouvoir douter de Dieu comme de sa propre existence, cela ne revient-il pas à douter aussi de la moindre méthode, y compris de la sienne propre ? La méthode de la contre-méthode proposée par Feyerabend m’apparaît comme étant parfaitement compatible avec le cartésianisme originel, dont on sait tout ce qu’il doit à une irrationalité première issue de trois rêves propédeutiques à sa vocation scientifique. Le « tout est bon » du scientifique anarchiste n’est absolument pas contradictoire avec le doute universel promut par Descartes, susceptible d’être appliqué à tout sujet.

Feyerabend insiste sur la notion de « condition de compatibilité » qui pousse les scientifiques à écarter toute remise en question de la doxa, ou du modèle standard, pour sans cesse conforter la logique de l’ensemble, au détriment de toute remise en cause, de tout fait d’incompatibilité. Les faits confortant le modèle ont primauté sur tout fait discordant ; nombre de théories scientifiques sont d’ailleurs, au sein même des modèles existants, incompatibles dans certaines de leurs prédictions. Plutôt que d’interroger ces points d’incompatibilités, la science les écarte afin de mieux poursuivre la perfectibilité de la théorie majoritaire. Ces théories majoritaires, que l’on peut isoler comme la relativité d’Einstein, le darwinisme, le physique quantique, le modèle standard, jouissent à la longue d’un tel statut d’orthodoxie, que les hétérodoxies apparaissent d’emblée comme à ce point marginales qu’elles ne sont plus entendues par la communauté scientifique – outre le fait que fournir des travaux n’allant pas dans le sens du projet général suppose, pour les contestataires, bien plus d’investissements physiques – sinon financiers – dans l’élaboration et la réception de leurs travaux ;  travaux qui seront à l’évidence moins bien reçus que ceux confortant le modèle standard. Le phénomène est observable en toute discipline, pas uniquement dans la physique, mais en biologie, en génétique comme en physiologie. On comprend mieux dès lors, tout inscient que l’on soit, tout spectateur que l’on soit de ce monde très fermé, d’où provient la paralysie des grands systèmes et l’absence d’alternatives, sinon de résolutions des grands problèmes contemporains, de moins en moins contemporains pour certains qui fêtent déjà le centenaire de leur élaboration. Faute de supporter la remise en cause, les modèles dominants, bien que validés sur l’étude des faits, n’en demeurent pas moins hostiles à la contradiction d’autres faits, méthodiquement écartés ; il en résulte que le modèle dominant se maintient moins par sa pertinence que par idéologie et conformisme.

Afin de désarçonner le mastodonte qu’est devenue la technostructure scientifique, l’épistémologue recommande le recours à des arguments et à des voix externes au système. Si toute autorité est concédée aux savants du haut de leurs empires, aucune évolution théorique n’est promise à quelque avenir que ce soit. Il énonce donc la nécessité suivante : « Il n’y a pas d’idée, si ancienne et absurde soit-elle, qui ne soit capable de faire progresser notre connaissance. » L’auteur renvoie donc au passé, voire à un lointain passé, l’opportunité de dynamiter les certitudes contemporaines, ce qui revient à considérer que le savoir a un rôle à jouer déterminant dans toute perspective à venir. Un pluralisme doit pouvoir s’installer dans les débats et donc, en ce sens, être soutiré au consensus imposé par la communauté scientifique ; les alternatives théoriques doivent pouvoir provenir de la politique, des arts, de la littérature, de la poésie, des mythes anciens, d’autres civilisations en géographie comme en histoire ; même les charlatans, énonce-t-il, les fous, les marginaux, les rebouteux, doivent pouvoir exprimer des théories susceptibles d’être reçues et discutées. Si la science a raison, elle n’a rien à craindre, ni du débat, ni de l’énoncé de ses justifications, peu importe la source et l’émission de la contradiction.

Disparu avant l’ère d’Internet, Feyerabend n’aborde pas la question de la toile qui, aujourd’hui, permet précisément l’avis de n’importe qui sur n’importe quoi, et pose ainsi une autre forme de difficulté à son exigence de pluralisme et de démocratie scientifique. Pourtant, il serait étonnant qu’il n’ait pas vu Internet comme une illustration positive de son idéal de contradictions et d’alternatives au consensus scientifique. On assiste d’ailleurs, en réponse à la pléthore de fausses informations générées par le réseau social, à une plus grande diffusion des avis d’autorité en maints domaines, contraignant un monde scientifique en temps normal si absent et fermé, pour ne pas dire confiné et discret, à sortir de sa réserve jusqu’à déclencher d’authentiques polémiques scientifiques, à porter les débats contradictoires directement sur le boulevard. Une situation pour le moins inattendue, encouragée par les vices des réseaux sociaux, qui se dénoue admirablement sur une démocratisation des controverses les plus pointues et les plus savantes auprès d’un vaste public – comme si la peste des fausses nouvelles avait en contrepartie répandu la démocratisation du débat scientifique et un regain d’intérêt du grand public pour la parole, même discordante, des experts.

Nul doute à mon avis que Paul Feyerabend ne serait pas hostile aux événements que nous vivons actuellement autour d’Internet et des réseaux sociaux. Il verrait ici un moyen de contraindre les instances fermées du monde scientifique à prendre la parole et à se voir confrontées à des contradictions exogènes à leurs certitudes mondaines, entre conservateurs et dissidents des normes établies. Outre la sphère médiatique, très opaque par effet d’idéologie, sinon par l’effet d’une désaffection notable de ses moyens comme de son lectorat, Internet devient le moyen le plus utilisé pour parvenir à s’informer et à confronter les avis contradictoires, qu’il en aille des charlatans dont parlait Feyerabend, comme des grands spécialistes en tout domaine, et sans doute convient-il moins de faire interdire les fausses nouvelles que d’afficher plus clairement, sur chaque document diffusé, l’origine et les compétences de la source comme moindre mesure pour différencier le bon grain de l’ivraie. Car il faut aussi considérer qu’un simple paysan dont l’élevage de vache se trouve mystérieusement décimé droit après l’installation d’un parc éolien, peut tout à fait détenir, par son expérience, des informations de terrain potentiellement censurées par les milieux scientifiques concernés. L’intérêt qu’un simple citoyen puisse alerter sur ce qu’il estime être une dérive politique et technologique dont il est lui-même l’objet, via les réseaux sociaux ou une interface de vidéos en ligne, n’est pas de peu d’apport à une controverse qui demeurerait sans cela inexistante, invisible. Il y a donc des raisons de croire que le risque de fausses nouvelles – rapidement démenties par les savants – ne soit pas une objection eu égard aux avantages démocratiques de la toile.

Faire taire un charlatan c’est aussi prendre le risque de faire taire une vérité potentielle, autant du moins qu’elle n’a pas été réfutée en bonne et due forme. En une époque qui ne dit mot du nombre d’épizooties qui sévissent encore dans les élevages de masse, dont certaines se transforment en zoonose sans pour autant être mortelles ; en un temps où la presse demeure atone, passive, si peu instructive de ce qu’il se passe d’important pour l’époque, n’importe quel éleveur, n’importe quel employé d’un abattoir, peut diffuser sur le net les preuves de maladies suspectes, sinon les preuves d’hygiènes déplorables, comme l’ont fait certains antispécistes, et déclencher ainsi les débats qui, sans cela, n’auraient jamais eu lieu avant la catastrophe sanitaire. On conviendra qu’en maintes situations, le problème des informateurs malhonnêtes n’est pas plus inquiétant que les témoignages d’intérêt public qui n’ont souvent pas d’autres possibilités de se faire entendre que sur la toile. Raison pour laquelle, cette toile à la pointe de l’agora démocratique, qui soucie de plus en plus des pouvoirs publics sans cesse plus opaques, garants d’une oligarchie toujours plus étendue, voit peser sur elle des tentatives répétées de censures et d’interdictions. Il n’est pas certain que les fausses nouvelles soient la cible la plus crainte en la matière par les gouvernements, mais les trop véridiques également…

Le réel d’une théorie

Le poids d’un paradigme peut être un puissant voile empêchant de voir ce que l’on voit. Albert Einstein n’avait pas tort d’insister sur le fait que c’est la théorie qui fait voir, là où on serait davantage porté à penser que c’est le réel que l’on perçoit toujours avant la théorie. Les habitudes de pensées, plus encore lorsqu’elles sont le fruit d’un conditionnement logique enseigné et étudié, pèsent de tout leurs poids sur la réalité perçue. Par exemple, on a tant rapporté dans notre imaginaire que la lune est propre à la nuit, que nombreux sont les gens persuadés qu’elle n’apparaît jamais le jour alors qu’elle est visible en plein été par n’importe qui ; on sait aujourd’hui non seulement que la terre est ronde, mais qu’elle se déplace à des milliers de kilomètres à la seconde bien que nous n’en apercevons et n’en ressentons absolument rien. Pour nos temps satellitaires, ni le déplacement de la terre autour du soleil, ni sa rotondité, ne sont un mystère ; la terre plate fut pourtant longtemps défendue par la religion catholique et la religion islamique, encore aujourd’hui, alors qu’en Grèce antique, on avait déjà calculé jusqu’à sa circonférence ! On savait la terre ronde et on connaissait jusqu’à sa taille… Comme quoi, les vérités se perdent pour revenir sans prévenir.

On sait également que la gravitation newtonienne ne fonctionne plus à l’échelle des galaxies et que sa définition relativiste n’a rien à voir avec celle de Newton. Deux théories distinctes expliquent un même phénomène de deux manières différentes, ce qui prouve qu’une théorie peut très bien aboutir sur des prédictions observables, sans pour autant que ces preuves factuelles correspondent à la validité de la théorie ! De Newton à Einstein, il est permis de se demander si tout corps tombe du fait d’une force attractive ou d’une chute de l’espace-temps aux abords d’un objet massif comme la terre ? Quelle théorie choisir lorsque deux grands scientifiques énoncent deux théories différentes pour un même phénomène ? Le système ptolémaïque, extrêmement complexe, était parvenu à un reflet fidèle de la réalité des astres sans avoir jamais rien compris à la mécanique céleste. Le cadre théorique a entièrement épousé la réalité des faits sans saisir l’héliocentrisme. Ses prédictions observables étaient fiables, mais son système, faux. Une théorie prouvée par les faits ne signifie pas que la théorie soit juste ; elle peut être, dans sa formulation comme dans son établissement, parfaitement erronée.

Comment déjouer à la fois les leurres de la théorie quand c’est elle qui est fausse même lorsque les prédictions sont établies ? Comment se méfier des observations factuelles lorsqu’elles sont vues avec la théorie et non avec les sens ? Là où le concept peut être un problème, les percepts aussi peuvent tromper. La méthodologie scientifique n’est pas à l’abri du formatage théorique, du paradigme qui nous pousse à trouver parfaitement logique que le soleil tourne autour de la terre, alors qu’en réalité, c’était l’inverse. L’héliocentrisme n’allait longtemps pas de soi puisque l’observation du soleil passant dans le ciel, confortait l’idée que c’était lui qui tournait autour de la terre et que le géocentrisme cadrait avec le centre du monde comme cette terre créée par Dieu et présentée comme telle dans la Bible. C’est tout un paradigme, doublé d’une observation par les sens, qui appuyait le géocentrisme au centre de l’Univers et le soleil, à l’état de satellite de la terre. L’héliocentrisme de Copernic a donc été le fruit d’un dépassement considérable de ces deux barrières d’importance mises en travers de la vérité. Une vérité allant de soi aujourd’hui mais dont on ignore le sort qui lui sera réservée lorsqu’on en saura plus sur la place du soleil dans la Voie lactée par rapport à son énigmatique trou noir central. Le système solaire est toujours nimbé d’un nombre considérable d’inconnues jamais à l’abri d’une révolution d’importance.

La théorie et l’observation se trouveraient moins opposables que plus étroitement intriquées. Il est plus évident de penser qu’une théorie puisse être invalidée par l’observation, mais il est moins connu qu’une observation puisse être rendue impossible par la théorie. Or, les phénomènes d’aveuglement pragmatique par héritage théorique sont très fréquents dans l’histoire comme nous venons de le démontrer. Feyerabend suggère ainsi que même les observations supposent des théories et qu’elles ont une influence presque immédiate sur nos conceptions du réel. Si nous savons tous nous servir d’une fourchette ou d’un vélo, c’est parce que nous en avons conçu la théorie quand nous étions enfants, et que la même opération est parfaitement intégrée à nos réflexes d’apprentissage. L’inexistence de toute théorie précédent l’existence reviendrait donc à perdre la mémoire de tout apprentissage antérieur ce qui ne peut qu’aboutir à une désorientation générale comme celle qui sévit dans certaines maladies dégénératives du cerveau où même l’usage du quotidien devient impossible. Tout est donc théorique dans nos expériences et toutes nos expériences enrichissent ou modifient nos théories acquises. Le monde des idées et le monde des sens n’existent donc pas chacun de leur côté mais dans une intrication très étroite. Feyerabend propose de dépasser à la fois l’idéalisme conceptuel et le pragmatisme de l’observation qui ne peuvent l’un et l’autre faire foi en et par eux-mêmes.

La logique des sciences est bornée, elle suit par sa méthodologie une dialectique rectiligne qui restreint toujours plus son champ d’action et du même coup, ses possibilités d’évolution. Cette méthodologie stricte, aussi rationnelle soit-elle, demeure une méthodologie ; l’histoire des sciences démontre qu’elle n’est jamais respectée. Galilée est revenu à Aristote lorsque la science de son temps ne lui permettait plus d’avancer ; il a lui-même changé complètement de paradigme en inventant purement et simplement des hypothèses inexistantes, hors de toute méthodologie plus ou moins établie. D’où cette nécessité selon Feyerabend pour la science de prendre en considération toutes les oppositions possibles, de ne jamais minorer les achoppements, de ne pas s’arranger avec eux mais au contraire de les pousser jusqu’au bout ; de ne pas hésiter à convoquer des connaissances anciennes, révolues, de les mettre à profit ; d’interroger les mythes, la littérature, les arts ; tout ce qui pourrait de près comme de loin mener sur une intuition qui, étrangère au champ exploré jusqu’ici, ouvrirait sur une nouvelle théorie rendant possible de nouvelles observations.

Bien souvent ce qui est fou se tient au dehors d’une rationalité aveugle, éculée jusqu’à l’habitude, corsetée par les conventions. La folie étant souvent une rationalité étrangère à la rationalité du moment, hors de toute considération médicale et pathologique. Tout est bon qui s’extrait du schéma connu pour ouvrir sur un inconnu exploitable par la logique. Cette brisure de la logique n’est possible que par une rupture du conditionné ; il faut que l’imprévu, le fantasque, l’inapparent, l’impensé, l’occulté, fasse irruption d’une manière ou d’une autre dans la mince focale de la raison scientifique qui, par excès de mesures et de méthodes, concentre son faisceau sur une toujours plus maigre observation. Et si la science savait tout en et par elle-même, elle aurait depuis longtemps remplacé toutes les autres formes de connaissance. Ce qui procure une anarchie fertile dans le trop conditionné de la raison scientifique, revient donc à ce qui, en apparence, n’en est pas : les mythes, les légendes, les croyances, les religions, les parasciences, l’occultisme, la magie, les littératures, le passé, le savoir des autres civilisations, celui des peuples non civilisés.  L’auteur va jusqu’à affirmer que les vérités scientifiques n’ont pas de primauté sur les mythes, en termes de validité – ce qui en fait un relativiste absolu. Pourtant, certaines vérités scientifiques ont fait le tour du monde non pas pour de simples raisons d’endoctrinement, de colonisation des esprits, mais aussi parce que certaines théories et certains faits sont suffisamment éloquents pour convaincre par-delà les cultures et par-delà les frontières, comme la photographie par satellite de la rotondité de la terre à ceux qui en douteraient encore. Je ne pense pas qu’il en aille toujours d’un savoir relatif et il faut tout de même considérer que tout corps tombe de la même façon à tous les antipodes, de même que tout organisme humain a besoin du même oxygène et de la même eau pour vivre. Si les théories complexes peuvent toutes être relatives, condamnées à être dépassées, sinon invalidées, il n’en va pas de même pour des réalités physiques plus modestes et élémentaires qui finissent par être acceptées et travaillées par l’intégralité des savants dans le monde, toute culture confondue.

La technostructure contre l’épistémologie

Mais la critique de Feyerabend n’est pas qu’une critique méthodologique, elle contient aussi une critique sociologique et structurelle. Il atteste qu’au XXe siècle, la science a abandonné toute philosophie, donc toute épistémologie ; elle est devenue affairiste, dépendante de hauts salaires, jugulée par les relations avec les hiérarchies et la collégialité de groupe, transformant la science en une force opérationnelle mais plus en une force pensante. Le groupe agit là où le solitaire pense ; or, le premier est la négation du second. Le système moderne ne permet plus d’interroger les paradigmes que la structure poursuit avec obstination, quitte à ne plus trouver grand-chose pour alimenter la découverte. Combien de théories dans l’histoire ont-elles pourtant engagés un nombre considérable de cerveaux à destination d’une vérité du moment, sans cesse perpétuée envers et contre toute erreur intrinsèque, pour n’être plus aujourd’hui qu’une vaste lubie, une magistrale erreur. La saignée, les humeurs, la physiognomonie, l’infériorité génétique des nègres, la bosse des maths, l’éther, la glande pinéale, etc. Il n’est pas exact que la science ne soit qu’exacte… De grandes révolutions se produisent et c’est tout un champ d’étude considéré comme majeur et déterminant, pour ne pas dire éternel, qui, en très peu de temps, tombe dans l’oubli à l’état de vieille chimère – ou ressuscite un matin sans prévenir.

La science moderne est devenue très voire trop puissante, écrit-il ; elle tend à devenir la seule norme de la société garantissant l’efficacité, le salut, la raison, l’omniscience, la sécurité, la divinité ( ?), alors qu’il n’en est rien et que ses dérives peuvent être grandes. La pandémie aura au moins laissé voir l’hystérie scientifique comme se découvrant aux yeux de tous à l’état de technostructure public-privée, rongée par les conflits d’intérêt, strangulée par ses normes, au point de refuser tout traitement à des malades atteint d’une maladie infectieuse potentiellement mortelle. On saura à l’avenir si le traitement de la maladie par un médicament générique à coût nul n’a pas été interdit par l’OMS sur pression de pharmas géantes, payants des études malhonnêtes à seule fin de discréditer un traitement propre à ruiner l’exclusivité d’un médicament à prix d’or à destination de 7 milliards de patients, avec l’aide et le soutien des politiques d’Etat – quand il ne s’agit pas ici aussi de conflits d’intérêt. Deux grands empires se rejoignant dans le falsification naïve mainte fois rapportée par Feyerabend, le capitalisme et la science. On bidouille les taux Libor comme on a toujours bidouillé les mesures pour écarter les anomalies au profit des résultats attendus. La constante cosmologique du grand Einstein n’est pas l’exception en matière de rustines ad hoc – elle est la règle… Raison pour laquelle Feyerabend considère la science comme la religion, sinon le mythe de l’Occident ; une discipline explicative du réel, une cosmologie semblable à toute forme de création esthétique et spirituelle que l’on tend, tout aussi bien, à diviniser.

Pour sortir de l’ornière méthodologique, il se peut que la notion très contemporaine de disruption ait pu l’intéresser ; il proposait au rationaliste de céder de temps en temps à l’incommensurable, à ce qui excède de toute part tout cheminement logique préétabli, de recourir à la disjonction déductive. Il faut s’égarer, il faut même errer pour trouver. Rien n’est plus aveugle qu’un chemin balisé. Rien n’est plus obtus que le rationalisme dogmatique. Au temps où la science balbutiait, cette dernière était occultée par les mythes qui remplissaient sa tache d’explication du monde. C’est parce que les mythes avaient pour but ce que la science se propose de nos jours qu’ils peuvent être interrogés au même titre que des théories scientifiques.

Mais la science ne s’est pas imposée par le raisonnement, par la conviction d’un grand nombre de gens à ses énoncés, mais par la contrainte, par la coercition de politiques d’Etat, comme elle l’est encore aujourd’hui par le biais de vastes intérêts économiques, par le poids de lobbies très influents, par des multinationales avides de rentabilités, par des dictatures planifiées mariant à merveille l’essor technologique, économique et la répression populaire comme en Chine. Il est rare que les peuples donnent leur aval à l’évolution technologique. Auraient-ils pu le faire, que la bombe atomique n’aurait jamais existé faute d’en recevoir le suffrage de la population. De la même façon que les peuples n’opteraient jamais d’eux-mêmes pour la colonisation ou la déclaration de guerre ; l’Etat s’arrogeant seul le pouvoir d’imposer la technique et la science à des peuples souvent cobayes. La confusion de la technologie au régalien, de même qu’à la croissance économique, font de la science moins un outil de recherche qu’un instrument de domination. La science pure est aussi une science humaine, mais son détournement par la déraison d’Etat, lui retire son humanisme et lui fait servir des desseins contraires : sécuritaires, militaires, mercantiles. Après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’épistémologue suggérait d’en séparer également la science. Le temps est même venu de séparer la science des multinationales et des géants pharmaceutiques. Tant qu’elle nous sera concédée par les libertés publiques, il s’agira d’user de cette désobéissance civile qui permet à tout un chacun de refuser une technologie qu’on a beau lui proposer, voire même lui imposer, et dont il est en droit d’en rejeter l’utilisation. Disrupter la technologie c’est aussi tout simplement, à titre individuel, retirer la prise de courant.