Le scandale Pégasus rajoute une pierre à l’édifice de plus en plus sophistiqué de la surveillance généralisée. On savait déjà que l’espionnage industriel battait son plein, jusqu’à contraindre la chancelière allemande à faire une allocution publique destinée à déplorer que les « amis » ne se livrent à une guerre d’espionnage ; on savait également que les règlements de compte crapuleux entre services secrets battaient eux aussi leur plein, entre assassinats de journalistes comme aux Pays-Bas tout récemment et empoisonnements russes ; à quoi on peut ajouter l’activité terroriste et les réseaux mafieux qui essaiment jusqu’en Suisse, et qui détournent des millions de fonds européens, contraignant l’Europe à accroître la surveillance de ses financements ; et il y a des bien-pensants pour prétendre que la guerre froide est terminée depuis longtemps et que le monde n’a jamais été aussi sûr ! Pas si sûr.

Désormais, ce sont des sociétés privées qui vendent des logiciels d’espionnage à des Etats, moyennant de copieux versements, afin de surveiller en masse, avocats, journalistes, hommes politiques, hommes d’affaire, diplomates, opposants et autres chefs d’Etat étrangers. On a su récemment avec le scandale de la société Crypto, que la Suisse était le centre d’écoute du monde entier au bénéfice des allemands et des américains ; désormais, grâce à d’autres logiciels privés, même les Etats pauvres ont les moyens de se doter d’un matériel de surveillance et de hacking de très bonne qualité. Fort de quoi, tout le monde espionne tout le monde, et nous sommes pour le coup moins dans le monde orwellien de la surveillance mondiale par un seul Etat totalitaire, que dans le grand foutoir de l’espionnage de tous par tous. Dans pareille gabegie, être soumis à la surveillance de centaine d’Etats concomitamment, cela deviendra aussi anecdotique que d’être piraté par un tiers ou recevoir un spam… Un tel espionnage universel, pour le compte de milliers d’intérêts divergents, nous rapproche pourtant moins de la dictature mondiale que de l’anarchie complète. De quoi banaliser l’espionnage pour le rendre aussi désobligeant que le démarchage téléphonique.

On cherchera donc en vain l’Etat mondial  – sinon l’hyperpuissance américaine en passe d’être détrônée par la Chine – dans cette affaire d’espionnage généralisé, mais la démultiplication des intérêts d’Etats, de grands hommes d’affaire qui auront tout aussi bien l’argent nécessaire pour faire de même contre leurs concurrents, contre les militants politiques, les activistes du climat, les terroristes, et bien au-delà probablement. Je ne suis pas sûr, dans ces conditions, que l’ordre mondial soit le fin mot de cette technologie, mais le désordre, assurément. Le numérique généralise l’antagonisme à l’échelle d’une constellation presque infinie d’intérêts contraires. L’espionnage pouvant désormais être pratiqué par des Etats comme par des associations, par des entreprises comme par des particuliers ; la démocratisation du hacking risque fort de nous contraindre à vivre dans un monde où tous les appareils auront des oreilles – sans le moindre opérateur central pour en tirer vraiment profit, à l’exception des dictatures authentiques qui demeurent à ce jour, nationales. Tant que des lois liberticides ne sont pas promulguées pour faire interdire quoi que ce soit – et elles ne peuvent l’être que par des Etats ou par des cartels d’entreprises au sein de leurs chartes internes – l’espionnage va surtout servir à organiser une guerre froide non plus à deux intervenants frontaux comme à l’époque communiste, mais selon mille intérêts divers. Il y a de fortes chances que les espions s’espionneront entre eux pendant que les vrais assassins continueront d’échapper à toute technologie susceptible de les tracer. Le strabisme divergeant du Big Brother universel ressemble plus à la farce qu’au tragique…