Dans le monde d’après, comme on dit, j’oserais relever trois symptômes de raidissement particuliers dont la pandémie n’y est pour rien. A commencer par la dérive des parrainages français pour la présidence de la République. A l’origine, le général De Gaulle avait proposé ces parrainages des maires français afin d’éviter que des candidats fantaisistes ne concourent au suffrage universel. Une méfiance toute monarchiste et très en vogue en France à l’égard du peuple quant à ses facultés mentales et ses capacités à choisir entre un candidat sérieux issu des grandes écoles et un original de sombre extraction. Passons sur ces préjugés qui tendent à ouvrir toutes les portes de la démocratie tout en les maintenant rigoureusement fermées. Le fait est que les vices de ce système ont été longtemps atténués par la culture et l’intelligence des maires d’antan, qui veillaient avec bien plus de conscience civique qu’aujourd’hui, à la représentation politique de la plus large part des candidats en lice.

Cette ouverture d’esprit qui supposait la largesse de vue du Général a disparue au seul profit de la vision politicienne la plus étroite. Ainsi, sans qu’il n’y ait de changement majeur dans le système des parrainages, le climat politique, pour ne pas dire civilisationnel, a changé, et avec lui, la mentalité qui présidait à son établissement comme à son fonctionnement. Les maires n’étant plus en  mesure d’accorder des parrainages par souci démocratique plus que par adhésion politique le refusent désormais y compris à des grands candidats dont la non-participation aux élections n’est plus envisageable sans priver des millions de français de leur favoris, ce qui ne saurait se produire sans ruiner complètement le système déjà si peu démocratique de la Ve république. Par conséquent, le dévoiement du dispositif ne sera guère tenable et il paraît inéluctable que le souci démocratique l’emportât sur sa malfaçon. Il n’en demeure pas moins que cet effondrement du souci démocratique dans la conscience des maires de France témoigne d’un effondrement civilisationnel s’effectuant en marge du cadre légal et institutionnel.

Même remarque pour un scandale démocratique s’étant déroulé dans le même temps que ce dernier en Suisse, lorsque la presse helvétique s’est rendue compte qu’une disposition légale entérinée en 2015, moins destinée à protéger la presse que les milieux économiques des révélations Wikileaks, conduisaient à sanctionner de trois ans de prison le moindre journaliste faisant état du contenu de documents volés, y compris si ces documents devaient relever du bien public. Il s’est donc produit une situation pour le moins comique où la presse internationale ne s’est pas gênée de se gargariser du blanchissement habituel d’argent sale de la place financière helvétique, de la perpétuation du secret bancaire après la mort du secret bancaire, face à une presse suisse condamnée au silence honteux, sinon à se faire l’écho de révélations parues chez leurs confrères internationaux ! On ne saurait dès lors trouver canards plus piteux que les nôtres, privés d’une liberté que s’accordent tous les autres par-delà les frontières… Ce muselage de la presse au sein d’un pays si farouche à la défendre partout ailleurs, n’a pas manqué de faire une grosse tache d’encre sur la Constitution. Tous les partis politiques sont désormais vents debout pour défendre la liberté de la presse, à l’exception de quelques libéraux ayant manifestement d’autres priorités à défendre que leur seule opinion…

Pourtant, le débat reste posé, et il a raison de l’être, à savoir : que faire de documents volés dont le contenu pourrait s’avérer dangereux, non vis-à-vis du crime international, qu’aucune excuse ne saurait couvrir, mais des intérêts géopolitiques de la Suisse ? Tout secret se doit-il toujours d’être révélé selon l’idée contemporaine que tout secret cache nécessairement une vilénie ? N’y a-t-il pas des secrets stratégiques que nos partenaires, qui sont aussi souvent nos concurrents, ne devraient pas connaître faute de profiter de leurs avantages sur nos faiblesses et de nuire ainsi à l’essor du pays ? Certes, l’opportunité du choix comme de l’erreur se doit de revenir au rédacteur en chef et non d’être interdite de facto par la loi, permettant à l’organisme lésé, fût-ce la banque, de recourir en justice pour y défendre ses intérêts. Il est évident que si le journal est sûr d’être perdant d’avance, la loi lui étant par trop défavorable, la liberté de la presse ne peut que s’en trouver atteinte. La Suisse s’honorerait d’accorder la pleine responsabilité à l’organe de presse de faire le tri entre l’intérêt public et le secret défense, et que les ambiguïtés persistantes, ou les erreurs manifestes, se résolvent pour leur compte au tribunal.

La crise pandémique ayant été chassée par la guerre, comme si après une plaie, une pire devait suivre, un autre phénomène inquiétant s’est passé à l’échelle de l’Union. Les sanctions à l’égard de la Russie ont poussé la Commission à agir non seulement en marge du droit européen mais en marge du parlement, réclamant par courriers ciblés à nombre d’opérateurs distincts, la suspension des sites d’information financés par la Russie, dont certains sont d’authentiques organismes de presse, dont Spoutnik et la chaîne RT, au prétexte qu’une chaîne d’Etat ne peut être autrement que pourvoyeuse de fausses informations émises par le régime. Non seulement leurs sites sont inaccessibles dans toute l’Europe, mais tout référencement de liens renvoyant à leurs pages sera détecté et supprimé par les opérateurs… C’est la première fois qu’une censure continentale est promulguée aussi finement et à si large échelle en terres démocratiques.

J’aurais bien aimé que durant la guerre en Irak, les chaînes d’Etat américaines soient également censurées pour désinformation ou propagande dans un conflit, ainsi que toutes les chaînes arabes liées à une guerre menée par chacun des Etats concernés. La vision d’un événement n’étant pas la même d’un pays à l’autre, par sensibilité culturelle comme par intérêts géopolitiques, avant d’hurler à la désinformation ou à l’information partisane, il faudrait encore s’assurer que le biais d’information soit moins dû à une manipulation militaire qu’à un idiôme civilisationnel. Car pour les chaînes concernées, il ne s’agit pas de chaînes militaires dirigées par le Kremlin mais d’organismes de presses et télévisions dont les locaux sont parfois à l’étranger, regroupant des centaines de journalistes, dont le travail n’a jamais été attaqué ou dénoncé par les organismes de contrôle, le CSA en France, en raison d’un travestissement malhonnête de leurs informations.

Cette dérive est clairement le fait de la Commission, qui agit seule, indépendamment de toute légitimité, et qui, sans respecter ses propres traités, s’octroie les pleins pouvoirs d’un gouvernement désormais sans contre-pouvoir, puisque ni le parlement, ni les chefs d’Etat, encore moins les citoyens européens, ne peuvent y opposer le moindre veto. La chaîne RT a tout de même saisi la Cour de justice de l’Union européenne, il faudra attendre plusieurs semaines pour savoir si la Commission excède à son tour le droit, profitant de la moindre urgence pour faire du forcing législatif. Et quand on sait que le propre de l’actualité c’est le scandale et l’urgence, on se demande si le parlement ne devrait pas être transformé en buvette. Curieusement, est-ce un simple hasard du calendrier, les premiers grands scandales de l’ère postpandémique relèvent de la démocratie… Y aurait-il donc bien un avant et un après ?