Reconquérir le monde Grec

Le dernier ouvrage de Pierre Vesperini, chercheur au CNRS, est d’un grand intérêt. Après avoir démontré dans son précédent ouvrage consacré à Lucrèce, que le poète était moins un épicurien de conviction qu’un artiste de commandes, bien qu’extraordinairement doué, l’auteur s’attaque cette fois à l’histoire de la philosophie. Entre la lecture idéaliste de l’histoire de la philosophie culminant en la Raison hégélienne et s’incarnant dans sa téléologie spiritualiste, et celle de la déconstruction de toute linéarité de l’histoire via les épistémès séparées de Michel Foucault, il y a un monde dans lequel Pierre Vesperini s’installe, avec la ferme intention de réconcilier ces deux extrêmes qui ne gagnent rien à camper sur leurs positions respectives. Une histoire dépourvue de linéarité apparaîtrait comme une histoire dépourvue de sens, ce qui ne correspondrait pas à ce qui est observé des différents paradigmes qui jalonnent l’écoulement des siècles et qui conservent malgré tout une certaine cohérence, ne serait-ce que suite à leur unification en civilisations.

Désireux d’échapper à l’abstraction conceptuelle, autant qu’à la disparité irréductible des faits, Pierre Vesperini s’attèle à dégager de l’histoire de la philosophie, une épistémologie historique. Le discours, le logos, ne détient pas le même sens ni le même but au sein d’une société musulmane et au sein d’une société hellénique. On ne comprend le sens d’un texte qu’en recontextualisant la place qu’occupe son auteur dans la société d’alors, de même qu’en redéfinissant le but que l’auteur se fixe en écrivant au sein de la société qui est la sienne. Contrairement à la tradition structuraliste réductible au texte seul, Pierre Vesperini se réclame d’une linguistique pragmatique : « En faisant de tout énoncé la trace d’un acte, la linguistique pragmatique confirme l’inadéquation de l’opposition entre « histoire des idées » et « histoire des pratiques », le discours d’un philosophe étant à la fois un acte (donc une pratique) et une énonciation théorique. L’épistémologie historique enseigne la relativité des conceptions et des savoirs et de la vérité, et la nécessité de reconstituer les mondes qui les font exister et les changements de paradigmes qui les transforment. » Selon cette méthode, l’auteur nous fait ainsi revivre cet âge d’or que fut la « naissance » de la philosophie, en contant notamment l’apparition première du mot lui-même, qui ne prit son sens propre qu’au fil des siècles, à la suite de différentes évolutions étymologiques, elles-mêmes induisant une modification du sens, et donc, de la pratique. On ne trouvera pas chez Pierre Vesperini de paresses littéraires, de celles qui se revendiquaient du texte sans contexte, mais une étude approfondie des conditions de production d’un texte. Il s’agit pour lui de relire les Anciens avec un œil moins soucieux de la modernité actuelle que de retrouver le sens original des mots et des expériences vécues en leur temps.

Cette démarche suppose de rappeler un certain nombre de faits qu’une lecture partiale, anachronique, a longtemps déformé. A commencer par cette légende issue de la modernité qui prétendrait que la philosophie et la religion ont toujours été séparées. Même si l’injure existait, la mécréance n’était partagée par aucun philosophe et tous adhéraient à une certaine image de la divinité. Nous verrons que les savoirs ésotériques et initiatiques ont continué à influencer jusqu’aux différentes écoles athéniennes. Pierre Vesperini rappelle également que les sophistes n’étaient pas réductibles à une mauvaise réputation qui fit florès après Platon, mais qu’ils ont existé très longtemps sous un jour beaucoup plus apprécié et favorable. Pour comprendre l’essor des sophistes au sein du monde hellénique, il faut pour cela rappeler que la philosophie était rattachée avant tout au langage, à l’échange, d’où la tradition du dialogue dans la rédaction des ouvrages philosophiques de l’époque. Aucun philosophe de ce temps n’aurait envisagé la possibilité pour un philosophe de n’être qu’un homme de lettres ; pour être philosophe il fallait avant toute chose savoir parler en public, être maître dans l’art oratoire. Socrate s’imposera tout entier comme un homme de langage, comme un habile dialecticien ; un père à tous dont la posture et la radicalité feront jaser les siècles alors qu’il n’est en sa personne dépositaire d’aucun écrit de sa main ! La dialectique étant première sur le texte, la philosophie antique célébrera davantage le discours que les thèses qui verront le jour au sein de la religion du Livre.

Socrate a laissé plus qu’un autre la trace d’un personnage à ce point mythique qu’il finira, comme on le sait, condamné à mort pour impiété – péché suprême qui n’était bien évidemment pas fidèle à la pensée du grand homme. A la fois asocial et rattaché à une exigence de vertu propre à égaler les dieux, son expérience nourrira l’école Cynique pour des siècles et des siècles, puisqu’on trouvera encore des Cyniques au temps des romains ! Antisthène se réclamera toujours de Socrate, de même que Diogène de Sinope, et tous, y compris Platon, conserveront la plus grande estime pour celui qui prit en leur temps la figure quasi messianique du Philosophe. Pierre Vesperini raconte comment Socrate invente en pleine Grèce antique, la figure du philosophe indépendant, détaché de la société, de la politique comme de la vie publique, à ce point affranchi des mœurs qu’il donne à lui seul naissance à l’individualité. Inutile de chercher plus loin les fondements d’une arrestation et d’une condamnation pour un crime très fréquent dans l’Antiquité, à l’égard de l’unité du corps social. Il n’en demeure pas moins qu’en prenant seul la parole, en opposant son logos à la coutume et à la cité, Socrate fait advenir par sa personne, le sujet philosophant, inséparable d’une individualité affranchie, d’une pensée libre et autonome.

L’auteur en profite aussi pour dépoussiérer Aristote, dont les œuvres ont particulièrement vieilli. Pourtant, Aristote se démarque singulièrement du corpus platonicien, en ceci que si Platon renvoie en permanence à la science mathématique et à la suprématie de l’Idée sur le réel, favorisant ainsi l’essor d’une philosophie transcendante, Aristote était pour son compte moins optimiste quant aux capacités humaines d’appréhender le monde du divin. Pour lui, ce qui appartenait aux dieux ne pouvait guère être investi par une de ses créatures ; il convenait dès lors d’abandonner le divin à ses mystères et de se concentrer sur le monde qui nous est donné. La démarche immanentiste de l’aristotélisme est pleinement mise en relief par l’auteur, ce malgré son opacité métaphysique. N’en déplaise à ses théories absconses, Aristote fut un grand observateur du réel, un passionné de l’ici-bas, contrairement à Platon, et c’est en ceci que ses traités embrassent autant les questions de métaphysique, sinon de logique abstraite, que la physique, la biologie, l’étude du monde animal, l’astrophysique, la météorologie, sans oublier la politique, l’histoire, le droit, les arts, les lettres, et combien d’autres choses encore. Aristote, à lui seul, est déjà en quelque sorte, un encyclopédiste, tel qu’on les retrouva à la période des Lumières ; un éclectique, tel qu’on les retrouvera à la Renaissance ; un habitué des cabinets de curiosités, qui n’existeront sous cette forme que des millénaires plus tard bien évidemment ; toutes ces analogies font sens, même si elles ne renvoient qu’à un lointain apparentement et que l’auteur manie avec une extrême prudence, les comparaisons et les analogies, tant les sociétés diffèrent les unes des autres, moins par le signifiant que par le signifié. Un même signifiant, avant tout repérable à son étymologie, peut très bien ne plus désigner la même expérience vécue au sein d’une autre civilisation. La société romaine, en laquelle la vie publique tient lieu de principe inaliénable, n’eut guère la même vision du philosophe que la Grèce athénienne. Les philosophes asociaux appartenant aux écoles cyniques et épicuriennes, d’obédiences socratiques, étaient régulièrement persécutés à l’époque romaine où le civisme recouvrait une valeur sacrée.

Pierre Vesperini insiste beaucoup sur le fait que le dynamisme grec ne va pas sans des passions renvoyant à des compétitions, des défis, que se lançaient les différents philosophes dans l’art du discours, de la rhétorique, de la sophistique comme dans la logique. La dialectique des Grecs est indissociable du jeu, de la compétition, sinon du théâtre grec ; la philosophie grecque, par rapport à la future religion du texte, est plus vivante que jamais ; le désir de savoir se faisait plus dévorant encore – on attribue plus d’une centaine d’ouvrages à Démocrite comme à Epicure, plus de 400 à Aristote, même en écartant les œuvres attribuées ! Tous les domaines de la connaissance et de l’art y passent. Le cloisonnement disciplinaire des activités de recherche n’était guère valide à Athènes où scientifiques et poètes tragiques pouvaient être les uns comme les autres nommés philosophes.

Dans leur vie même, les philosophes ne connaissaient aucune séparation de nature entre la vie et la pensée ; on ne se privait pas d’une nature que l’on n’imaginait pas autrement que participant de la divinité. Un philosophe qui ne nourrissait pas quelques amours était mal vu de ses pairs ; et il en allait autant de l’hétérosexualité que de l’homosexualité. Si les philosophes recommandaient l’indépendance à l’égard des passions, la domination de l’esprit sur les aliénations du corps, nul péché de la chair, nulle aspiration anachorétique n’entravait la vie du philosophe. Même Socrate nourrissait une vie sensuelle et affective bien nourrie ; la beauté accompagnait aisément la sagesse, la grandeur, l’intelligence, l’art, la vertu, comme autant de fruits dans le jardin des délices. Aucun plaisir n’était excommunié de la vie bonne tant qu’elle était menée par la conduite philosophique.

Pierre Vesperini surprend une fois de plus lorsqu’il aborde le Jardin d’Epicure, longtemps perçu avec les catégories occidentales des modernes, c’est-à-dire sous la forme d’une communauté philosophique dépourvue de religiosité ; bien au contraire, l’auteur nous donne dans son ouvrage tous les éléments démontrant que la société du jardin était plus qu’une grande famille, plus qu’un cénacle d’amis fidèles ou de disciples réunis, mais l’occasion d’un véritable culte, sinon de la composition d’une secte en l’honneur d’Epicure. Là où nombre d’écoles philosophiques vénéraient en leur doctrine un dieu du panthéon grec, Epicure s’est étrangement placé lui-même, de sa personne, au centre du culte épicurien ! Pour l’époque, une telle divinisation de la personne du sage, de son vivant qui pis est, relève de l’exception, pour ne pas dire , de l’anomalie… Il n’y a guère que Paul de Tarse, au sein du christianisme à venir, pour équivaloir de la sorte. Aussi, lorsqu’Epicure invitait ses disciples à vivre tel un dieu sur la terre, il ne s’agissait pas d’une simple métaphore ; lui-même s’estimait à l’égal des dieux et digne d’être honoré en tant que tel, de son vivant, au sein de sa communauté de fidèles. Il s’agissait bien pour Epicure, et pour tous les épicuriens de son Jardin, d’égaler Zeus en bonheur ; de se porter soi-même à l’égal d’un dieu. Prétention pour le moins déraisonnable et qui s’accompagnait, comme pour les cultes mystériques, de fêtes orgiaques célébrant les plaisirs et usant des plaisirs comme mode d’accès à la condition bienheureuse des dieux.

Pourquoi les dieux auraient-ils inventé les plaisirs si c’était pour les condamner moralement ? Les plaisirs sont divins mais ils supposent une maîtrise philosophique particulière pour être légitimes ; il n’en demeure pas moins que l’ascèse épicurienne ne faisait pas l’économie du plaisir dans son accomplissement, au contraire, mais elle le plaçait au centre d’une initiation en tout point parente de la prêtrise égyptienne qui influencera dans un même courant mystique, le savoir ésotérique de l’Académie de Platon, et déjà auparavant, celui de la secte pythagoricienne. La consanguinité de la religion archaïque et de la philosophie naissante était la norme à Athènes, et le matérialisme philosophique, s’il se montrait trop indépendant des divinités, pouvait rapidement devoir répondre de sa doctrine devant un tribunal public. Contrairement à ce qu’affirmait une histoire de la philosophie nourrie au sein de l’athéisme des Lumières, qui lui-même est largement fantasmé, la communauté épicurienne relevait davantage du culte religieux que de l’assemblée philosophique laïque.

Le miracle alexandrin

Pierre Vesperini s’émerveille, en historien, mais nous avec lui, de ce qu’il s’est produit à Alexandrie, peu après la conquête de l’Egypte par Ptolémée Lagos, fondant ainsi la dynastie des Lagides, à laquelle Cléopâtre appartiendra. Un grand mystère demeure quant à savoir comment un conquérant sans scrupules de son acabit a pu être à l’origine de la création de la bibliothèque d’Alexandrie ! Le phénomène est d’autant plus troublant qu’à cette époque, les bibliothèques que nous connaissons aujourd’hui n’existaient pas. La bibliothèque publique ne fit son apparition qu’avec le protestantisme, sous l’ère chrétienne, depuis 1539 pour ce qui relève de la bibliothèque de Genève par exemple, qui compte tout de même parmi les plus anciennes bibliothèques publiques d’Europe. Inutile de préciser que son équivalent dans l’Antiquité n’existait pas. On trouvait certes quelques archives, des bibliothèques privées qu’affectionnaient Euripide ou Aristote, mais la pratique était à ce point contraire à la culture du langage et du discours propre à l’Antiquité, que Platon ne pouvait que railler cette obsession du savoir livresque. Il n’allait donc longtemps pas de soi qu’une bibliothèque ne fut créée, et encore moins avec la prétention démesurée d’y accueillir tous les livres du monde ! Car telle était l’ambition première de la bibliothèque d’Alexandrie. Ptolémée s’imposera avec ce projet en véritable précurseur, à moins qu’il ne s’agisse de Ptolémée II Philadelphe, son fils, assurant la continuité d’un projet qui ne s’est assurément pas édifié en un seul jour. Non seulement l’attrait du texte est un phénomène peu courant dans l’esprit des Grecs, mais la volonté de réunir jusqu’aux écrits « barbares », puisqu’ainsi étaient considérés les savoirs étrangers, cela allait encore moins de soi.

On sait toutefois que l’époque qui suit celle d’Alexandre est marquée par la fête, la pompe, l’orgie des grandeurs ; la truphè alexandrine, à la fois luxe, dépense et débordement. Il s’agit d’ériger une immense fête du savoir, avec processions somptueuses et dionysiaques : des banquets, de beaux garçons et de belles femmes portant safran sur plateaux d’or, satyres avec feuilles de lierre en or, trépied delphique de six mètres, figures de Victoire dotées d’ailes, chariots gigantesques, outre à vin en peaux de léopard contenant cent mille litres et le déversant le long du cortège, fontaines de vin et de lait s’échappant des chariots, éléphants énormes, acteurs colossaux, défenses d’ivoire par centaines, jusqu’au phallus d’or bariolé de couleurs de près de soixante mètres ! La création de la bibliothèque d’Alexandrie, de même que le Musée (la maison des Muses) obéissaient à une même démesure cosmique. Il s’agissait de réunir en un même lieu cinq cent mille rouleaux de papyrus et de les rendre accessible à tous ! Les sanctuaires étaient en outre ornementés de figures d’animaux terrestres, marins, amphibies, de récits antiques, de maximes de sages. Rien n’était trop beau pour que rayonne de mille feux la célèbre ville du Phare, alors pourquoi pas le projet d’une bibliothèque démesurée ?

La ville était dotée, à la suite de l’effervescence athénienne, d’une même animation philosophique et culturelle. La tradition philosophique d’Alexandrie a été copieusement minorée par l’histoire de la philosophie occidentale car cette dernière n’a cessé de projeter sur le passé sa propre grille de classification, et par-là, d’appréciation. Ainsi, les grands philosophes d’Alexandrie ne furent pas reconnus comme tel par la tradition chrétienne, alors qu’en son temps, Eratosthène, Archimède, Strabon, Callimaque, qui se considéraient entre eux comme des philosophes et étaient dénommés comme tels, furent déchus de cette dénomination par la partialité anachronique de notre tradition, disposant de catégories de jugement que les Grecs ne pouvaient qu’ignorer. Pierre Vesperini a donc eu à cœur de rappeler que la réalité était tout autre que ce que l’on devait en penser bien plus tard. Les historiens se devraient moins selon lui de juger du passé avec des catégories contemporaines que de rendre à Ptolémée ce qui appartient à Ptolémée : d’apprécier une époque à partir de ses propres critères d’évaluation comme de jugement, avant toute récupération ou analogie plus ou moins probante.

En l’occurrence, pour les savants du Musée, « vaquer aux Muses », c’est-à-dire lire des livres et en écrire, c’était déjà en soi philosopher. Les érudits de ce temps n’avaient aucun scrupule à mettre des poètes comme Homère sur le même strapontin qu’Aristote. Homère voisinait ainsi, à titre de philosophia, avec Platon, Pindare, Protagoras. On vouait ainsi un véritable culte à la culture et à la connaissance ; Mythe, Histoire, Poésie, Tragédie, Comédie, Nature, Vertu, Mémoire, Eloquence, Science, figuraient à l’état de personnification divine sur les exèdres en bordure de route du sanctuaire de Sérapis à Memphis, ou sur le célèbre relief d’Archélaos de Priène. Les prêtres de Thèbes étaient reconnus comme des scientifiques et des philosophes à part entière. L’Antiquité ne s’embarrassait aucunement des grilles universitaires et plaçait même les Lyriques au-dessus des philosophes ! En leur temps, Homère occultait largement Platon. D’où peut-être une certaine jalousie chez le Socrate dénégateur de la poésie et du théâtre si florissant de la Grèce antique…

Une Rome très hellène

On sait peu que la philosophie était indissociable du temps libre et de la fête chez les romains ; chez un peuple pour qui la guerre et les affaires publiques étaient pour ainsi dire sacrées, la philosophie recevait davantage leur raillerie, ou sinon n’était faite que pour occuper leur loisir et amuser la galerie durant les périodes de repos. En outre, on savait les querelles philosophiques sans fin, les désaccords permanents, voire irréductibles, et par ce fait, les vérités philosophiques peu probantes – autant organiser les conversations philosophiques comme des matchs, comme des combats rhétoriques, des jeux dialectiques, ce qui n’en rendait pas moins passionnantes les controverses, mais on était davantage soucieux du meilleur orateur ou du plus persuasif, plutôt que de connaître « la » vérité que l’on avait du reste jamais rencontrée.

Rome s’imposait comme une civitas erudita, selon les termes de Cicéron ; les citoyens romains étaient éduqués, cultivés, goûtaient le savoir, se passionnaient pour le savoir, et ce peuple éduqué était par ce fait très exigeant. Pour faire de la politique à Rome, il fallait se doter d’un savoir encyclopédique et d’un talent certain d’orateur ; il fallait plaider, argumenter, défendre, attaquer, faire preuve à la fois de culture et de maîtrise dans l’art oratoire. Cicéron expliquera que sa réussite politique il la devra surtout au style personnel et incomparable de son éloquence, au zèle qu’il y mettait. Si la vérité comptait peu pour les romains, la philosophie n’en était pas pour autant anecdotique ; elle se trouvait au cœur de la vie politique et civile. Mais c’est surtout durant les banquets que l’on philosophait ; à la table de l’empereur, il pouvait même être fatal que de ne pas être à la hauteur. Plus d’un philosophe fut exécuté pour n’avoir rien su répondre au problème posé par un concurrent. Le grammairien Séleucos eut le malheur de prendre les devants et de demander au préalable aux esclaves de l’empereur ce que ce dernier lisait en ce moment ; lorsque Tibère l’apprit, il le fit exécuter sur le champ…

Pour ce qui est du savoir grec en tant que tel, la relation qu’y entretenaient les romains est ambiguë mais pas négative ; certes, un romain hellénisé pouvait être rabroué en tant que tel, mais les plus éminentes figures du forum étaient très hellénisées. L’adversaire romain de l’hellénisme pouvait tout aussi bien être accusé d’être un rustre parfaitement rétif aux raffinements de la civilisation. S’imposer à Rome en tant qu’épicurien pouvait tout aussi bien être reconnu en maître des délicatesses et des raffinements, et non supposer une quelconque exclusion. Le romain n’abdiquait certes pas son identité au profit de celle des Grecs, et la philosophie n’arborait généralement chez eux qu’une dimension esthétique plus que théorique. Par leur culte de la civilité, les romains ont donc contribué par leurs mœurs éminemment sociales, à séparer la philosophie du religieux,  notamment en réprimant les sectes et les communautés apolitiques, et à entamer ce qui allait s’imposer au sein de la modernité comme dissociation radicale entre philosophie et religion.

Eloge de l’otium

Là où Pierre Vesperini dépasse largement le cadre d’un ouvrage purement historique, ou strictement universitaire, c’est qu’il profite de ce voyage auprès des Anciens pour en tirer une réflexion sur notre époque – procédé sans lequel la connaissance humaine ne servirait plus à grand-chose. Un savoir inopérant, c’est-à-dire qui ne produit plus d’effet aujourd’hui, ne recouvre plus la moindre utilité. Si un savoir nous parle encore, c’est qu’il est encore utile pour nous, et tout en insistant sur la recherche désintéressée que l’on se devrait de faire des Anciens, d’éviter au possible de projeter sur eux des catégories qui n’appartiennent qu’à notre civilisation de l’heure, il ne faudrait pas pour autant négliger ce qui subsiste de vivant dans un passé révolu.

Les grands lecteurs de l’Antiquité savent combien l’héritage grec et romain fourmille de conseils, d’illustrations, de principes moraux, d’actes héroïques, de comportements éthiques, de phénomènes politiques dont la transposition avec notre époque n’est pas irréductiblement fermée. Lorsque Pierre Vesperini précise les modalités de la tyrannie romaine, au sens où l’empereur était limité par les sénateurs, à qui il devait rendre des comptes, ou lorsque le dictature n’était instaurée qu’en cas de force majeure et sur une durée très courte, on saisit tout aussi subitement le fossé qui sépare la notion de dictature au sein du monde antique, d’avec celle qui éclora avec les fascismes européens. Le modèle fasciste du tyran individuel est sans commune mesure avec le cadre grec et romain qui n’aurait jamais toléré pareille figure. Ca n’est pas pour rien que tant d’empereurs furent assassinés, à commencer par Jules César, pour avoir rompu la cadre constitutionnel de l’époque au profit de l’aberration politique que recouvre la dictature individuelle à vie…

Transposer la logique des anciens, sans la confondre avec la nôtre, afin d’en tirer quelques enseignements qui puissent encore aujourd’hui nous éclairer, voilà tout l’attrait que recouvre l’étude historique. A cette fin, l’auteur insiste bien sur cette valeur civilisationnelle qui s’oppose le plus radicalement à toute barbarie : les raffinements, les loisirs, les jeux qui rythmaient ainsi la vie des peuples civilisés et par lesquels passait ce qu’il pouvait y avoir de plus grand : le discours, l’échange, le débat, la lecture, l’écriture, les fêtes, les banquets, le théâtre, la musique, la philosophie, les joutes oratoires, les arts, aujourd’hui le cinéma, la chanson, etc.

Tout ce que les grecs et les romains ont pu apporter pour les millénaires qui suivirent ne fut  redevable, y compris pour les sciences, que grâce aux loisirs qu’ils s’accordaient en marge de ce qui au contraire n’apportait rien à la civilisation : le travail, l’esclavage, la guerre, l’utilité pratique, que tous les barbares pratiquaient au détriment des loisirs et des raffinements… C’est parce que les grecs et les romains se sont autorisés les loisirs qu’ils ont quitté la barbarie pour la civilisation. Ce sont les loisirs et la cuture qui civilisent, et non les travaux d’esclave qui appartiennent aux peuples les plus primitifs. Cette fine remarque donne non seulement raison à la civilisation, qui s’est toujours trouvée au plus haut lors des époques les plus oisives, il suffit de jeter par exemple un œil sur Versailles pour s’en convaincre, ou sur la Venise de la Renaissance, plutôt qu’au sein des peuples ou seul le travail et la guerre importaient ; barbarie que l’on peut étendre aux récentes barbaries nazies et soviétiques où tout ce qui participait de la civilisation fut rendu impossible par l’effort de guerre qui conditionne à son tour les efforts économiques et leurs cadences infernales.

Oui, les sommets d’une civilisation sont atteints dans un verre de vin, dans l’assiette d’un banquet, par l’artisanat du confiseur, par celui du fromager, par la maîtrise imparable de l’œnologue, à la table d’un débat animé et riche en lectures, à un banquet joyeux, à une fête respectueuse du cosmos et de la nature, à la gestion éthique des passions, à la civilité dans les rapports humains, aux joies indicibles de l’échange, de l’amitié comme de l’amour, de la citoyenneté commune ; à tout ce qui échappe à l’utilitaire et à la guerre et rejoint l’otium des Anciens, sans lequel, aucune splendeur n’eût été possible. La civilisation est entièrement liée au plaisir et à la joie d’exister, à la liberté de penser et d’échanger, à l’individu socratique qui jouit de sa rationalité propre, à la vénération d’une culture qui permet en son sein tous les échanges communs de la cité – car les Anciens vénéraient leurs grands hommes et leurs grands auteurs avec la même foi qu’ils n’en mettaient à vénérer leurs dieux…

Autant de signes d’une grande santé civilisationnelle. Au regard de cet otium grec et romain, au regard des loisirs et des plaisirs des grandes civilisations, il nous est permis de faire un état des lieux de la nôtre ; de juger de sa grande santé ou de sa déperdition, pour ne pas évoquer sa décadence. Pierre Vesperini tresse le lien qui lie la disparition de la culture, du loisir, du jeu, à celle de la détresse psychique et morale de notre époque. S’appuyant sur des travaux scientifiques, il montre combien – la pandémie agit en révélateur de cette évidence – la privation du rêve et du jeu chez l’enfant, mais l’adulte n’en est pas pour autant différent, provoque une tristesse et une inquiétude qui ressemble étrangement à la nôtre, sitôt que nous sommes privés de la moindre vacance intellectuelle. Même la vérité s’avère moins importante, sinon moins agréable que le rêve et la passivité ludique pour la santé morale. Une chose est sûre, pour les grandes civilisations, le temps, ça n’était pas de l’argent, mais du loisir, de l’intelligence et du rêve. La folie s’est avérée elle-même au XXe siècle étroitement liée à la libération du jeu que la civilisation des robots et des agents exécutants tente d’anéantir et contre laquelle il faut désormais entrer en guerre, en y opposant la philosophie et l’art de vivre.