Les dormeurs éveillés

Qui sont les dormeurs éveillés ? Les rêveurs ou les contemplatifs ? On ne saurait les confondre, car les rêveurs sont ailleurs alors que les contemplatifs sont bien là. Ils sont même bien plus présents que les êtres affairés dans leurs mouvements, dans leurs travaux, dont l’activité focalise tant et si bien leur attention qu’ils ne peuvent plus prétendre au statut d’observateur. Le dormeur éveillé n’est pas un dormeur, puisqu’il est éveillé, et n’est pas non plus un éveillé, puisqu’une part de lui songe, ou fait mine d’être absorbée. L’auteur du matérialisme rationnel, du rationalisme appliqué, du nouvel esprit scientifique, est aussi celui du droit de rêver. C’est tout à la gloire du philosophe des sciences que d’avoir su dénouer l’opposition que l’on cultivait entre l’irréalité des rêves et les connaissances scientifiques, reprenant cette vieille évidence énoncée par Descartes, que l’imagination est aussi nécessaire à la science, sans quoi, cette dernière ne saurait plus être une science à part entière, en l’occurrence une recherche, mais une pure technique alignée sur une marche à suivre. La science n’est pas la technique, s’égosillait Bernanos ; Bachelard l’avait très bien compris qui, par la flamme d’une chandelle, réconciliait l’observation des phénomènes avec leur répercussion dans la psyché sous forme de rêveries, d’imaginations de la matière.

Les dormeurs éveillés sont de fins observateurs lucides, tout en acceptant que la vie psychique, la vie de l’esprit, ait besoin elle aussi de sa spiritualité pour assurer sa survie. Le rêve n’est pas l’ennemi de la rationalité mais une composante essentielle du fonctionnement du cerveau. Les surréalistes opposaient le rêve à la réalité, souhaitant disqualifier cette dernière, et provoquer un déséquilibre dont Lucrèce disait déjà qu’il ne pouvait conduire qu’à une déraison préjudiciable à l’homme. Les scientistes ont eux-mêmes connu leur hypertrophie rationaliste, conduisant à cette méfiance toute socratique à l’égard des arts et de la poésie, cet autre excès préjudiciable à la vie psychique de l’homme, comme un au-delà supérieur à la matérialité du monde qui le réduirait sans cela à l’état de machine ou d’insecte. Qui sait d’ailleurs si les insectes ne rêvent pas ? Les romantiques avaient emprunté les premiers cette voie dangereuse à travers laquelle ils pensaient embrasser la réalité tout en la recouvrant d’une mystique pour le moins fantastique. Il faut romantiser le monde, écrivait Novalis, sans s’apercevoir que romantiser consistait surtout à voir ce qui n’existait pas, à projeter sur la réalité l’intériorité de ses songes et de ses fantasmes, à opérer moins une sublimation poétique qu’une confusion entre le réel et l’irréel.

Le phénomène est frappant lorsqu’on lit Henri d’Ofterdingen, ce roman de Novalis où la romantisation est telle que les vieillards y sont scintillants d’une blancheur de conte, ni jeunes, ni vieux, tant l’argent les enjolive, où la bien-aimée lit des poèmes sous les arbres en fleur, où la nature brille tel un rêve, où tout est noble, mot qui revient obstinément sous sa plume de jeune poète de vingt-cinq ans. Tout dans la nature ne lui est que charme et désir enchanteur. Les évocations de Novalis embrassent la part féerique de la poésie, celle d’avant le lessivage moderne à grand renfort de cru réalisme, mais en demeurant tout de même juvénilement éthérée : le poète a les pieds d’or, c’est un oiseau humain, de la noblesse d’un roi, toujours joyeux et de bonne humeur ; on ne sait s’il s’agit de l’évocation d’un faune ou d’un histrion. On comprend que la conjonction entre le poète et le prince charmant ait pu agacer les muses au point de recourir à la sanctification du mal.

Cela dit, Novalis mêle à son romantisme fleur-bleue une exigence d’objectivité lui rendant l’émotivité suspecte. L’asservissement des passions lui paraît être un écran ne permettant plus au poète de se rendre disponible et clairvoyant. La rationalité poétique exige du poète qu’il soit à la fois sage et philosophe, et non pur dramaturge. Nous devrions être davantage musiciens et peintres, fait-il dire au poète Klingsohr de son roman, sorte de résurgence du Wilhelm Meister de Goethe pour le roman d’apprentissage. Le poète y est dépeint comme un voyant bien avant Rimbaud, sous la forme du peintre qui représente ce qu’il voit, en même temps qu’il se doit d’être musicien, qu’il sache orchestrer son langage tel un chant et non tel un traité de philosophie. Une conjonction entre Rimbaud et Verlaine. Le poète se doit de limiter son choix de vocabulaire comme est limitée la palette d’un peintre et non s’égarer au-delà de ce qui lui est nécessaire pour évoquer le monde connu. Le sujet importe moins que la perfection de la forme. Tout le travail de l’artiste est dans sa forme, là où le sujet peut changer du tout au tout, obéissant aux caprices de l’artiste qu’il puise spontanément dans sa personnalité, ses goûts, sa situation, son expérience, ses connaissances, ses préférences, son vécu. L’ambition encyclopédique rapproche le travail de Novalis de la philosophie, et c’est cette situation intermédiaire entre la poésie et la philosophie qui lui apporte une dimension plus qu’admirable pour un jeune homme de moins de trente ans.

La poésie est selon lui au cœur de l’acte qui prélude à la création ; c’est l’épicentre de l’imagination qui prépare les associations inattendues d’une création nouvelle. Tout commence par la poésie puisqu’il n’est pas de création possible de quelque nature qu’elle soit sans passer par le processus imaginatif et syncrétique qui qualifie tout aussi bien la réflexion scientifique que la création artistique. Dans les deux cas, il s’agit d’associer et de créer des rapports avec des objets distincts, que l’on aurait rarement songé un jour à associer entre eux. Précisons au passage que dans ses Règles pour la direction de l’esprit, René Descartes reconnaissait l’importance de l’imagination dans l’élaboration des sciences. Les sciences ont besoin de la poésie en tant que forge primordiale de l’association ou de la création des concepts ; en ce sens, l’imagination précède la synthèse réflexive, la rend même possible. Il est amusant de découvrir avec Novalis, à l’époque en pleine effervescence théorique de l’Université de Iéna, qu’en amont des jugements analytiques et synthétiques a priori du professeur Kant, ne rêvant que de raison pure, la poésie puisse ainsi précéder l’élaboration théorique. C’est la revanche du poète sur les diktats de Platon. Toute poésie détachée de l’expérience vécue, de sa perception, se fait vide et creuse, ensemble de mots ruinés de contenu. L’Ego scriptor de Paul Valéry a pu sombrer quelque peu dans cette abstraction logique qui sied si mal à la poésie, comme on peut en avoir une idée dans ses interminables carnets. Poésie de la logique où seule la logique se laisse voir pour n’aboucher sur aucun savoir. La « sensibilité plurielle » palliera à la monomanie intellectuelle, nous assure Novalis, soucieux de réunir en lui-même le poète et le philosophe, pour ne pas dire le savant. Vision et expression sont les deux grands axes du poète, à qui est conféré l’art de représenter tous les événements de l’existence. Une mission que se partage le romancier mais dont la poésie s’épargne le recours démesuré à la fiction.

On trouve dans les fragments de Novalis ce que Rimbaud se projettera au moment de rédiger sa célèbre lettre du voyant selon laquelle le poète doit cultiver « l’intuition du Voyant », et la formule est de Novalis. La poésie ne doit pas être prise pour objet, mais le merveilleux seulement ; le romantisme allemand est un moralisme esthétique tout pénétré de l’âge classique. On comprend pourquoi les modernes durent tourner le dos à l’âge classique en prétextant l’immoralisme avec lequel ils brisèrent les limitations induites par le Beau et le Bien afin d’accoucher d’une palette plus complète et plus ouverte que par le passé où l’envers du décor n’était plus exclu de la chromatique universelle. En abattant l’idéalisme classique, les modernes permirent enfin de représenter l’entièreté du réel, et non plus seulement le merveilleux, le mythe, la fable, le conte, l’esthétique classique alignée sur l’Antique. Novalis est tout habité du Beau lorsqu’il évoque cette romantisation du monde qu’il appelle de ses vœux. Le surnaturel et le fabuleux doivent primer, ce que les surréalistes redécouvriront un siècle plus tard. Si dans l’âge moderne, comme le disait Heidegger, le néant néantise, il n’est pas de raison que le roman ne romantise pas, ou que le classique ne classicise pas, en attendant de nouvelles formes à venir. L’attrait de Novalis est tout entier dans cet alliage de poésie et de philosophie, engageant la bataille du réel et du songe au sein même du travail de l’artiste. Le merveilleux cohabite avec la logique, l’enthousiasme avec l’austérité, la nature avec la religion.

Sous le signe du bleu

Novalis relate dans ses écrits préparatoires à son livre inachevé, Henri d’Ofterdingen, que tout se doit d’être bleu dans son ouvrage. Le bleu comme une couleur inaugurale qui prélude à mon propre éveil esthétique et qui sans doute me ramène à cette lecture d’adolescent, charmé par les épousailles romantiques du réel et de l’imaginaire. Le bleu du ciel, pour l’immaculé conception, le bleu tendre et profond des vitraux d’église, ce bleu ralliant à ses propriétés autant la sérénité de la pierre que le vaste espace sans limites du ciel, embrassant l’entièreté de l’orbe terrestre sans le laisser percevoir. La nuit a cette même propriété bleu-nuit, que de masquer l’infinité de l’univers en lui retirant ses contours. Mais contrairement à la nuit, qui isole, le bleu est absorbant et nous étire avec lui. La nuit est intériorité là où le bleu est extériorité. Les fleurs bleues tant évoquées par le jeune homme amoureux de Sophie von Kühn, de dix ans sa cadette, sont de la couleur du ciel, ce ciel que l’on offre du bouquet consacré. Ce bleu apaisant, rassurant, lorsqu’il est le bleu de l’été, et presque indolent, lorsqu’il est le bleu de la glace en hiver. Ce bleu de pleine vigueur en été, sinon de langueur ouatée en hiver, saison du confort pour le tout jeune Rimbaud, bien avant qu’il ne quitte l’ennui familial pour l’enfer du Harar. Le bleu des lointains sereins, voisinant les cimes, abordable d’un simple allongement de son corps dans l’herbe chaude et verte d’un pâturage estival. Ce bleu de vitrail des enterrements, où le vert et bleu rejoignent la mort naturelle dans les enceintes du temps que sont les églises et les cimetières. Novalis est né dans un vieux couvent du XIIIe siècle réaménagé en château, sombre, sévère et froid, et pour tout dire un peu raide aujourd’hui, sans féerie ni splendeur. La vie de Novalis est marquée par la jeunesse, la précocité, la fraîcheur, l’ardeur, le deuil, la maladie. Sa bien-aimée meurt à quinze ans d’une maladie fulgurante du foie ; son frère suivra, après une chute de cheval, déclenchant une phtisie qui l’emportera. Novalis contractera peu après une tuberculose qui lui sera fatale à vingt-huit ans, tout en nous laissant rien moins que mille pages d’œuvres complètes, sans la correspondance, ce qui fut suffisant pour fonder en sa personne le romantisme allemand.

Ce bleu serein d’une nature éternelle, il ira le trouver chez Spinoza, ainsi qu’en le paganisme ancien – le bleu étant lui-même celui de la statuaire grecque –, le poussant à réclamer que le christianisme et le paganisme ne fusionnent ensembles. On imagine les colères des clercs qui l’entouraient et avec lesquels il lui arrivait de se disputer. Le réalisme magique induit par son paganisme chrétien l’entraîna jusqu’à l’animisme, comme une confusion possible de la chose en soi kantienne et de la monade leibnizienne. Chaque chose est sacrée, chaque chose est vivante, indépendante, quitte à convoquer la phlogistique, le galvanisme, l’âme de la matière. Autant de sciences révolues qui se sont crues de vraies sciences, et qui sont à ce point mortes aujourd’hui qu’on n’en comprend même plus leurs présupposés théoriques. Il en demeure des traces dans l’idéoréalisme du symboliste Saint-Pol Roux, dans le surnaturalisme d’Apollinaire, anticipant le surréalisme d’André Breton et de ses confrères. Novalis a tout d’un précurseur de la modernité, de Rimbaud à Breton en passant par Nietzsche, puisque pour Novalis, l’homme ne doit pas se contenter d’être homme, il doit être plus qu’un homme. Le dépassement vers le surhumain est brièvement suggéré par le poète romantique au détour d’un aphorisme, sans qu’on en sache davantage. Admirateur de Goethe, la question était déjà posée en amont par la problématique du Faust et Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister qu’il commença par admirer avant d’en fustiger sèchement le contenu.

Novalis ne s’embarrasse pas de prophétiser une fin de l’histoire qu’il plie à son idéal et qui verra l’avènement d’un monde où chaque homme sera poète, ce qui fait écho à la célèbre formule de Lautréamont selon laquelle la poésie doit être faite par tous et non par un. Messianisme poétique qui se conciliera avec l’époque tout entière, ralliant la téléologie chrétienne au grand soir communiste qui fonderont ensemble leurs idéaux finalistes. Présence de Rimbaud lors de la Commune, militantisme communiste chez les premiers surréalistes. Il est surprenant de lire Rimbaud dans sa correspondance avec Izambard, reprocher à Musset de n’avoir jamais su voir les visions derrière la gaze des rideaux de sa chambre, là où Novalis écrit dans Les disciples à Saïs que « celui qui n’a plus la volonté de soulever le voile, celui-là n’est pas un disciple véritable ». Il s’agit ici du voile d’Isis masquant les mystères de la nature. On notera que le dérèglement de tous les sens invoqué par Rimbaud pour définir sa notion du voyant est précédée par la mention de « raisonné » dérèglement ; Novalis use lui aussi dans ses théories sur la poésie de l’usage de tous le sens pour le poète ; aucun sens ne doit sommeiller, écrit-il, tous doivent se porter à égalité dans un même éveil afin de parvenir à trouver du nouveau, voire à découvrir une nouvelle science. Novalis partage avec Rimbaud la prophétie du futur, l’appel réitéré du progrès, de l’avenir prometteur. On y pressent étonnamment le programme du voyant rimbaldien dans ce passage consacré à la nature dans Les Disciples à Saïs : « Eveillé, l’homme regarde sans frémir les produits de son imagination déréglée ; il sait, en effet, qu’ils sont les vains fantômes de sa faiblesse. Il se sent maître de l’Univers ; son moi puissant plane au-dessus de cet abîme, et, sublime, planera éternellement au-dessus de ces vicissitudes sans fin. C’est l’harmonie, que sa vie intérieure tend à annoncer, à répandre. Il s’élèvera, dans l’infinité, et deviendra toujours plus UN avec soi-même et avec sa création ». Et pourtant, rien n’indique que Rimbaud ait jamais lu Novalis puisque les premières éditions françaises n’apparaissent qu’au début du XXe siècle, mais la parenté d’intuition et de pensée, sinon de formulation, est étonnante. Les deux voyants autoproclamés d’un dérèglement raisonné de tous les sens ne semblent n’avoir jamais rien su l’un de l’autre. Et ce n’est pas Rimbaud mais Novalis qui écrit, et comment ne pas songer aux synesthésies du poème des voyelles : « Les couleurs ne seraient-elles pas les consonnes de la lumière ? » Si Rimbaud n’a probablement jamais lu Novalis, les surréalistes en auront davantage le moyen avec les premières traductions françaises du poète allemand ; Novalis avait nombre de raisons d’intéresser ces quêteurs du merveilleux, ces aventuriers du hasard objectif, puisqu’il écrivait bien avant eux que : « Tout hasard est miraculeux ». On ne aurait mieux dire entre  les intuitions de Novalis et celles plus tardives de Rimbaud.

Un romantisme lumineux

L’intérêt de Novalis est précisément qu’il épouse un même idéal que celui des surréalistes, qui s’y reconnaîtront, mais il envisageait une finalité en tout point contraire. Les dadaïstes et les surréalistes voulaient user du merveilleux et du rêve comme moyens de détruire la rationalité classique, alors que Novalis est tout entier dans l’admiration des Lumières qu’il souhaite au contraire conjuguer avec son idéalisme magique. A la fois mystique et rationaliste, Novalis oscille en permanence entre une interprétation fantastique de la science et l’usage d’une logique mathématique, conceptuelle, qu’il va chercher chez les rationalistes allemands, Kant, Fichte, Schlegel et Schelling, pour la plupart marqués par un fort idéalisme platonicien, cherchant à marier la nature avec l’esprit telle une jointure effective entre la foi chrétienne et l’immanence matérialiste. La science est une moitié du monde, la foi en est l’autre, écrivait-il. On sent du reste tout le poids de l’époque sur ses fragments de pensée, où les éclairs du génie sont en règle générale détournés de leurs intuitions au profit de conceptions philosophiques abstraites, oubliées depuis et difficiles d’accès. Mais si l’on réunit les fragments qui portent encore un sens profitable, on y découvre non seulement une poésie contemplative mais aussi des traits d’esprit et de moralité familiers aux stoïciens comme aux épicuriens.

Car pour le poète contemporain de l’école de Iéna, aucune théorie ne peut définir de manière préétablie ce qu’est le bien et le mal. Les logiciens, les bâtisseurs de systèmes ne peuvent guère prétendre qu’à la logique mais pas à la morale. « Aucun système universel d’économie politique n’est possible. » Le poète n’est pas un pur esprit, c’est un sauvage ; c’est un animal sensuel et sensitif. La poésie est une source d’énergie créative, un élan vital, une forme d’amour sans cesse réexalté chaque fois qu’on le sollicite. Elle bat en brèche l’ordinaire qui est torpeur, répétition, ennui, affaiblissement débilitant. Là où la philosophie est la volupté de la sagesse, la poésie est volupté des sentiments, des sensations, de la contemplation ; volupté méditative du savoir, de la connaissance. Quintessence des voluptés quêtées pour le poète-philosophe ou le philosophe-poète. Les vices de l’un sont les vertus de l’autre et chacun contrebalance ses maux avec les bienfaits de l’autre. Si l’équilibre est le fin mot de l’art, comme il l’affirme, l’axe est à trouver entre l’artiste et l’intellectuel.

Le poète est dynamique, davantage lié aux forces de la nature, à celles de l’intuition qu’à celles de la logique, du concept, de la règle et du principe ; le pur esprit kantien n’est pas son affaire, lui qui est mû par l’énergie du vivant avant toute considération théorique. La scolastique y est dépeinte tel un automate infini, un logarithme dirait-on aujourd’hui, alors que le poète est un empirique, dépourvu de loi, il est caprice et miracle. L’écrivain demeure un illuminé du langage, car l’écriture est une médiation, un procédé, une codification du monde et non une apparition. Il n’est pas de signes ontologiques. Aucun livre ne peut prétendre égaler la richesse infinie du réel et n’est donc en ce sens qu’une évocation, une synthèse, une caricature. Rien ne remplace l’expérience première, qui à elle seule peut faire figure de révélation, mais tout le reste, comme disait le musicien des vers, est littérature… Novalis ne cesse d’ailleurs d’affirmer, à l’image de l’éternel printemps qu’est la création, que tout est susceptible de devenir aliment. Le jeune poète a hélas juste eu le temps de baliser le savoir encyclopédique dans sa très courte vie mais guère de creuser chaque problématique. Certains destins tragiques agissent ainsi en tour de guet, faute d’avoir pu sarcler les hectares qu’ils ont eux-mêmes investis.

Une science poétique

« Le poète a une meilleure intelligence de la nature que l’esprit scientifique. » Les rapports entre la science et la philosophie sont bien plus heureux qu’avec la poésie, en tant que l’épistémologie est indispensable à la science sans quoi, elle n’est plus qu’une pratique à l’aveugle, dépourvue de toute réflexion sur son but et ses moyens. Si l’on considère que l’épistémologie précède la recherche puisqu’elle lui sert de boussole, alors la philosophie des sciences est indispensable à l’exercice des sciences au même titre que l’imagination poétique dans l’élaboration première des concepts. Le fait est que Novalis se passionnera pour les buts de la science et par son sens, ce qui le conduira à additionner les considérations épistémologiques plus que scientifiques. Novalis ne fait pas de recherches autres que conceptuelles ou des démonstrations de logiques. Le grand exemple de poète scientifique s’incarne bien évidement en Goethe et en son Traité des couleurs, qui finira tout de même par être invalidé par la recherche sur la lumière. Or, poète ou non, lorsque les hypothèses à prétention scientifiques sont erronées, elles sont désormais caduques. Mais si la poésie fut bien souvent malheureuse pour les sciences, les sciences ont toutefois elles aussi cette étonnante propriété que d’être non seulement garantes de la vérité autant que d’être rapidement obsolètes – paradoxe déroutant car contradictoire : comment une science peut-elle devenir obsolète puisque seule la vérité et ses preuves factuelles la guident ? Les sciences sur lesquelles Novalis exercera son intelligence ont toutes disparues aujourd’hui. Il n’est donc plus guère possible pour le lecteur, même instruit, de s’y retrouver sur la phlogistique, le galvanisme, la physiognomonie et autres sciences oubliées. Même remarque pour le corpus platonicien des philosophes de Iéna, où les considérations théoriques des rationalistes mystiques, tels Fichte, Schlegel ou Schelling, ont très mal survécu non seulement au temps mais aussi à leur culture. Il y a donc dans l’œuvre de Novalis une immense production de réflexions à prétentions scientifiques et philosophiques dont le sens s’est entièrement perdu, à moins de recourir à un historien des sciences et de la philosophie allemande. Mieux aurait-il valu pour le poète que de demeurer dans la sphère empirique et ne pas trop s’éloigner dans l’idéalisme abstrait.

Néanmoins, j’ai exhumé ici quelques considérations perdues au sein de son immense travail de fragmentations, susceptibles d’éveiller encore l’attention des dormeurs éveillés des soirs de fête, avec toute la fraîcheur que l’on retrouve chez les présocratiques, lorsqu’il s’était agi, de la même façon, d’émettre des hypothèses philosophiques et scientifiques sur le fonctionnement du monde en l’absence de toute technique sophistiquée d’investigation :

« La naissance de la lune a dû sans aucun doute occasionner et permettre plus d’une métamorphose sur notre terre. » Le poète ignorait bien évidemment que depuis, la planétologie s’est imposée comme une science à part entière et l’hypothèse du poète romantique ne choquerait personne aujourd’hui. Semblable à la terre, en effet, la lune n’a pas toujours été là ; elle n’a pas même été créée en même temps que le système solaire il y a 4,5 milliards d’années, lors de l’effondrement d’une supernova et la concentration sur lui-même du gaz primordial jusqu’à former les planètes et le soleil. Son existence est plus récente, pour ce que l’on en sait aujourd’hui, et elle serait le produit d’un choc planétaire entre la terre et une planète disparue (Théia), arrachant à notre jeune planète en formation, une partie de son manteau et formant en sa périphérie cette synthèse cataclysmique qu’est la lune. Qui sait si son expression pénible n’est pas le fait de sa douleur lors de cet accouchement ? Ce qui est sûr en revanche, c’est que la présence de la lune a occasionné et occasionne des changements sur la terre ; on connaît bien les phénomènes des marées qui se combinent avec le soleil (syzygie) lorsque lune et soleil sont alignés et provoquent de grandes marées de printemps et d’automne. Marées que l’on sait tout aussi bien terrestres et qui provoquent un renflement de la terre, ralentissant sa rotation cinétique, ce qui a non seulement pour effet d’allonger la durée des jours terrestres (au plus grand plaisir du dormeur éveillé) mais aussi de libérer toujours davantage la lune de la terre, et on sait que, loin de s’y écraser un jour, elle sera tout au contraire expulsée dans l’espace dans quelques milliards d’années, emportant avec elle ses éclipses, miracle de concordance entre la taille de la lune et la couronne solaire par rapport à la distance qui les sépare… Dieu ne joue pas aux dés, disait Einstein, mais il sort bien souvent son joker.

Novalis continue sur sa lancée en affirmant cette autre vérité selon laquelle « l’eau a formé la surface du globe ». En sachant que l’origine de l’eau dans le système solaire fait toujours débat, sans parler de ce qu’elle a rendu possible, l’apparition de la vie, on sait toutefois que l’eau est bel et bien tombée du ciel, comme l’énonçait la Bible, puisqu’elle est massivement contenue dans les comètes et les astéroïdes en provenance du fin fond du système solaire, pour ne pas dire de l’univers. Les pluies météoritiques qui se sont succédées à l’origine du système solaire ont fait pleuvoir sur terre le premier déluge de la création de notre monde ; il est évident que la terre eut été très différente sans cette gigantesque force d’érosion comme de vie que représente l’eau sur terre.

« Toute dévoration est processus d’assimilation. » Depuis que la vie existe, mitoses et méioses préludes à la dévoration générale, à l’assimilation chimique ; la dissociation reproductive est parente de la digestion organique pour le processus inverse. Un organisme qui ne dévore aucun autre organisme pour survivre n’existe pas hormis la photosynthèse des plantes, qui n’en est pas moins un processus chimique d’assimilation du photon comme du gaz carbonique en échange d’une production d’oxygène qui déclenchera sur la terre primitive une grande période d’altération par la rouille du fer contenu dans les océans. Mais Novalis insiste bien sur le fait que même le feu dévore et se nourrit ! Qui n’a jamais ressenti ce trouble devant la flamme dévorante du feu, le sentiment d’assister à l’appétit d’un être se comportant comme s’il était perpétuellement affamé de combustible afin de ne pas mourir, et sa panique sitôt la disette, comme cette flamme devenant folle d’agitation avant son trépas de fumée grise, comme un soubresaut avant la mort. Il y a dans l’énergie et le magnétisme, l’électricité, un principe de vie qui n’est pas vivant mais matériellement animé, au point de créer le trouble à l’observation du feu comme un authentique être vivant doté d’une intelligence dans la voracité et la survie. L’étreinte sexuelle est elle-même volonté de dévoration nous dit-il, le poète romantique masquant derrière sa fleur bleue, toute la lucide éthologie des appétits carnassiers…

« L’essence de la maladie est aussi obscure que l’essence de la vie. » Le cancer est au centre de cette problématique où la vie devient cause de mort sitôt qu’elle tend à l’immortalité cellulaire, à la production infinie de la vie au sein de la vie. Une cellule détraquée refusant de se donner la mort (par apoptose) sur injonction de ses consœurs peut à son tour causer la mort de tout l’organisme. Alors que pourtant, elle ne fait rien que se dupliquer à l’infini, semblable à toute autre cellule, mais sans la moindre cohérence. Intrication fusionnelle entre la vie et la mort dans son propre fonctionnement biologique. La maladie aussi est vivante, comme les virus le sont de même, et il est en effet problématique pour la philosophie que d’embrasser ces contradictions qui se rejoignent où le vivant cause la mort autant qu’il lutte contre son éventualité. Toute imperfection d’un système organique en son sein choque la logique qui préside à son existence, et qui n’est autre que la survie perpétuelle. Comment la mort peut-elle frapper ce qui n’est fait, en chaque cellule, que pour durer ? Tout le dilemme de la médecine est à l’image de ce qui fascine souvent le poète dans la mise en abyme ou dans les apories des conceptions philosophiques. Le poète aime à immiscer sa pensée là où les philosophes et les savants y rechignent souvent : dans les zones d’ombre de leurs certitudes ou dans les paradoxes de leurs définitions. Anomalie, quelle joli nom cela serait pour qualifier une fleur représentant la vie dans un univers essentiellement matériel. Allons donc cueillir de l’anomalie pour sustenter notre appétit. L’apparition de la vie, sinon même sa définition, n’est toujours pas une évidence pour la science car elle résiste toujours à sa création en laboratoire comme à sa détection dans un autre environnement que la terre, ce qui en exclut les points de comparaisons possibles.

« N’y aurait-il pas lieu d’expliquer toute formation plastique, depuis le cristal jusqu’à l’homme, de façon acoustique ». Cette note ne vaut que pour l’hypothèse ; elle renforce l’attrait de Novalis pour les synesthésies dont Rimbaud s’en fera lui aussi un nouveau moyen d’investir l’inconnu à partir du connu, une tentation que le poète allemand revendique en toute lettre dans son travail. Tout en sachant que rien de la physique ni de la recherche n’en aurait jamais permis la conjecture en son temps, je ne peux m’empêcher de penser en lisant ces lignes à la physique des cordes, même si cette dernière relève davantage de l’imagination poétique appliquée à la science que d’une authentique vérité de la physique. Rapportée à la physique des atomes élémentaires, l’intuition de Novalis a quelques échos contemporains sur cette infinitésimale acoustique qui vaudrait, pour chacune de ses cordes élémentaires, la génération à partir du vide d’un atome au sein de nos modernes détecteurs de particule. Précisons que le génie acrobatique de Leibniz, philosophe et mathématicien du XVIIe siècle, avait déjà envisagé, à mille lieues de la physique quantique, que le vide puisse émettre de la matière… sans davantage de preuves que les élucubrations d’un poète.

La philosophie d’un poète

L’empreinte de la philosophie de Fichte ne cesse bien évidemment de nourrir la réflexion du jeune poète et la fierté cocardière se mêle aux mythes anciens, faisant de l’héroïsme du champ de bataille, l’occasion d’investir à nouveau les grands hymnes olympiens, le sublime de la bravoure et du courage, sinon du sacrifice amoureux autant que militaire. On retrouvera chez Baudelaire cette association pour nous étrange entre le poète et le militaire comme archétype du grand homme romantique. La mort rend si poétique la vie ordinaire, écrira Novalis, et on imagine mal un romantisme dépourvu du sacré où l’amant passa nombre de ses journées à retrouver la défunte et à lui parler encore sur sa tombe. Fleurs bleues, fleurs tendres, sentimentales, mais aussi fleurs glacées, fleurs fatales. La jeune Sophie fut admirable de courage dans la maladie nous est-il dit ; elle recevra durant son mal les visites de Goethe et de Schlegel, ce qui est peu coutumier pour une fille de quinze ans. C’est dire l’influence qu’avait autour de lui ce jeune poète prometteur.

La pensée de Novalis considère que la volonté, qui est affirmative, s’oppose à la négation ; le réel est négatif, presque essentiellement, puisqu’il est contrainte pour l’idéalisation. Tout spinoziste sait que vouloir libère ; le poète sait que l’énergie est en soi et non au dehors. En soi seul repose le siège de la volonté qui préside à l’action, au dépassement du réel qui s’y oppose. Le désir d’unification qui habite autant la nature que le poète, l’enjoint à ne pas s’arrêter qu’à une partie seulement du monde, mais à chanter la totalité, chacune de ses parties. Au même titre que les dieux épicuriens sont tous bienheureux puisque telle est la nature de la perfection,  l’homme se doit de les imiter, quand bien même il sait que la souffrance est son lot, n’étant lui-même pas un dieu. Son espoir est compris dans l’imitation d’un modèle situé au-dessus de sa condition et non dans un bien hors de sa portée immédiate. L’être concentre les potentialités, à la fois centrifuge et centripète. En appelant à se faire joindre le christianisme et le paganisme, Novalis ramène l’idéal à la force, l’héroïsme, le bonheur, la sagesse, le courage, autant de valeurs antéchrétiennes dont le poète souhaite le réinvestissement. Il sait gré aux protestants d’avoir dénoncés la corruption du christianisme pour lui rendre son honneur et sa probité mais leur reproche en revanche d’avoir conduit au schisme. La révolution porteuse du renouveau lui plaît, à condition qu’elle rétablisse une norme d’excellence qui fut perdue et non lorsqu’elle débouche sur une pure destruction des valeurs.

Le vrai poète est omniscient ; il est un monde à lui tout seul et n’a donc aucune peur de la solitude. Une solitude peuplée est un jardin rempli de fruits. Toute richesse intérieure suppose l’oasis à portée de soi, où que l’on soit. Habiter son être, c’est être à soi-même son chez-soi ; on peut dès lors non seulement habiter sa maison, mais sa ville, son pays, la terre. Le citoyen du monde, cité tel quel dans l’édition Gallimard, est une absurdité politique mais un sentiment culturel réjouissant pour l’esprit. Si nous sommes tant sujets aux sollicitations extérieures c’est parce que nous n’avons développé aucune hétérogénéité en nous-mêmes. Lorsque le contact à soi-même fait défaut, nous sommes la proie d’autrui. Être un monde à soi-même ne permet plus à l’extériorité de nous atteindre car la partie n’est jamais le tout. Nous ne sommes le discrédit que pour des parties visibles de nous-mêmes qui ne suffisent pas à nous représenter. Être trop vivement ému par l’imperfection des autres est plus qu’un manque de tempérance, c’est un manque de tolérance. Les imperfections d’autrui ne nous regardent pas ; seules les nôtres ont des raisons de nous intéresser. Le savoir étant l’outil de la construction de soi, le miroir à travers lequel on émonde les brèches malheureuses de son identité, l’ouvrage d’autrui n’est pas soumis à notre jugement, ce d’autant plus que le choix des principes n’est pas édicté par une loi commune mais par la subjectivité. Novalis est anti-kantien, ou plutôt, un antisystème dans le cadre de la moralité. Une moralité systémique, pour ne pas dire systématique, choque son sens des nuances et de la réalité. Les sens sont multiples et la vérité, sur un plan ontologique, n’obéit pas à des catégories transcendantales.

Nul ne peut être bon compagnon s’il n’est pas détaché de tout sentiment d’appartenance, cette appartenance qui le libère précisément de son instinct moral et lui fait oublier sa nature. Libre de contracter comme de rompre à la première prédation, l’indifférent appelle à lui la volonté d’autrui là où le dépendant montre de trop les passions qui le travaillent. L’insociable sociabilité préconisée par Kant est au cœur de cette liberté communautaire qui préserve un espace d’affranchissement sans l’isoler du corps social. Novalis s’y oppose d’ailleurs fermement car le savoir est un échange et non une confiscation sectaire ou monastique. Il n’est aucun intérêt à la connaissance si elle ne devait servir qu’à l’ermite d’une cave ou à l’anachorète d’une campagne lointaine. Il est une communauté du savoir dont les limites sont imprécises et les opportunités dissolues, mais effectives. Les voyants savent se voir, se distinguer comme des étoiles dans la nuit des consciences.

Si la vérité fait l’évidence, et telle est sa propriété, elle ne se quête pas dans un univers caché, dans une caverne aux ombres projetées, mais dans la plénitude de ce qui est. En naturaliste spinoziste, Novalis rejette l’arrière-monde platonicien pour ne le circonscrire qu’à la moralité. La nature est séparée de la morale car cette dernière ne s’y trouve pas ; il faut donc bien un Dieu moral pour justifier l’existence d’un bien supérieur à la seule nature. Hormis le christianisme régent de l’âme humaine, nous sommes tous au contact de l’évidence de la nature et le poète plus qu’un autre, dont l’activité consiste à s’en nourrir et à la représenter. Toute passion est un ensorcellement ; Novalis rejoint Artaud dans ce domaine, dont on peut étendre l’aliénation jusqu’à la maladie qui, en agissant à notre insu, nous sépare de notre liberté d’agir et de penser. L’aliénation est maladie comme elle est passion, en tant qu’elle ne nous permet plus de nous en défaire pour voir clair. Aucune responsabilité individuelle n’est plus possible si la volonté n’est plus le fait d’une libre disposition d’action. Être à l’origine de ses actes assure de la responsabilité, sans qu’il soit pour autant nécessaire que l’action ne soit le fruit d’aucune détermination. Il n’y a aucune contradiction entre la volonté et la détermination pour qui n’agit pas sous la contrainte d’un mal. La morale, qui est négation de la mauvaise action, avant même accomplissement de la bonne, n’est rendue impossible que par la maladie et la passion, mais pas par la volonté claire du sujet. La morale n’est pas un savoir, une connaissance, c’est le refus de faire du mal en connaissance de causes. Seule une franche détresse suscite la pitié, mais pas la faiblesse qui suscite d’abord la tendresse. On reconnaît entre les lignes la sagesse spinoziste dont la simplicité naturelle, pour ne pas dire mathématique et physique, épouse la clarté des Lumières tout en demeurant ici chrétienne.

On ressent toute la sagesse spinoziste qui habite Novalis lorsqu’il consigne : « La nature engendre, l’esprit fait. » A quoi il ajoute : « Il est beaucoup plus commode d’être fait, que de se faire lui-même. » Le traducteur et présentateur de l’édition complète Gallimard, Armel Guerne, corrige Novalis en précisant que le poète voulait plus sûrement écrire « se faire soi-même », mais je me permets ici d’en douter. Car ce n’est pas de sa personne dont il est question, pas même de l’être en que tel, mais de l’esprit. La nature engendre, l’esprit fait ; il est plus commode d’être fait – pour l’esprit –, que de se faire lui-même. Le spinozisme est moins lié au sujet cartésien qu’au monisme de l’ensemble des phénomènes compris dans la nature. Novalis suit cette intuition et récupère cette sagesse bienheureuse qui veut que nous soyons les produits de la nature et non ses créateurs ; nous sommes déterminés d’abord par la nature qui nous a engendré et ce que nous créons n’est qu’un artifice que la matrice naturelle précède. Le produit ne peut pas se prendre pour ce qui l’engendre. Il crée au surplus mais ne crée pas ontologiquement. Ce qui a pour effet de conjurer nombre d’angoisses existentielles posées par l’idéalisme allemand, Fichte notamment, puisque pour Novalis, la liberté s’arrête là où commence la nature : « l’esprit est l’exécutant », qu’on ne lui demande donc pas de se créer lui-même. Le désir précède la volonté comme la nature précède l’être, et tout créateur obéit à cette force dont il n’est pas maître. Seule la nature pro-crée d’une certaine manière, alors que l’homme crée. La nature sera donc indexée sur la logique spinoziste mais la morale continuera de souscrire à la transcendance kantienne : « Le soleil est en astronomie ce que Dieu est en métaphysique. » Le refuge en la nature vaut selon lui la fuite devant le père ; la nature est sans jugements, alors que Dieu juge et punit. Deux nécessités presque indépendantes entre l’insouciante et bienheureuse nature, qui ne juge pas, et le Dieu moral dont le christianisme a besoin pour y imposer ses devoirs et ses sanctions. 

A quoi résume-t-on finalement l’immoralité de la nature qui lui interdirait d’être en et par elle-même, comme chez Spinoza, l’origine et la mesure de tout bien créé par Dieu ? A sa prédation permanente, au fait que tout se dévore sans cesse, hormis certaines plantes – car les plantes carnivores existent, ainsi que les plantes toxiques ou celles qui se dotent de moyens d’empoisonner ou d’étrangler leurs congénères environnantes. Oui, eu égard à la prédation, les plantes sont elles aussi coupables et pécheresses de pratiquer le mal. La prédation, par conquête de territoire ou pour manger, est l’épicentre du mal que le christianisme – qui ne fut jamais végane – porte à la nature. La bienveillance est humaine, la prédation, animale. Une définition de l’homme qui s’est nettement renversée depuis puisque l’homme est devenu, pour l’écologie, le prédateur entre tous, et les animaux, la sainteté même. Ce n’est pourtant pas l’homme qui a inventé les premières dents ni les premières griffes et mâchoires du monde animal… Anomalocaris ne lui doit rien. Sans compter sur les poisons, les jets venimeux, et tout l’arsenal toxique dont sont capables les insectes et les reptiles, les plantes et les arbres. Mais c’est ainsi, tout au plus pouvons-nous reconnaître que le romantisme pariait pour son compte sur un humanisme chrétien en opposition à la barbarie du monde animal, pourtant créé par Dieu…

Novalis considère la philosophie comme un remède, une médecine ; la poésie est une aventure, une expérimentation des sens, un chant du monde là où le rôle de la philosophie consiste à nous guérir du mal du pays qu’est l’existence. Le mal de vivre est un mal du pays universel dont il est possible de se guérir où que l’on soit par une meilleure appréhension de soi-même. L’épicurisme de Novalis, ou la sagesse antique qui le caractérise, le porte à retrancher de l’utopie l’expérience existentielle. Une aspiration moins à l’utopie qu’à la pantopie, c’est-à-dire à un lieu susceptible d’être investi en tous lieux – la sagesse n’a en effet pas de frontières. Le citoyen du monde appelé de ses vœux en une formule étrangement moderne, se conçoit essentiellement dans son humanisme philosophique et non sur le plan politique où l’Allemagne des philosophes de Iéna n’était conçue que de manière nationaliste, avec un fort sentiment patriote, et la certitude d’une suprématie culturelle dont Novalis se fait lui-même le défenseur. Le multiculturalisme est précieux pour l’intelligence et pour l’esprit, pour le brassage des styles et des idées, mais il s’est toujours accompagné par le passé d’un fort sentiment national que les internationalistes n’ont jamais considéré comme un paradoxe. On ne fait pas plus pro-allemand que Novalis, à l’image de ses pairs, mais c’est pourtant bien lui qui en appelle à un citoyen du monde. Il y a donc bien une différence de nature entre l’esprit et la chose.

Un eudémonisme mystique

« Le savoir est un état eudémonique, repos serein de la contemplation, quiétisme céleste. » Concordance intérieure, somptueuse harmonie. La vraie philosophie est spinoziste, écrit-il. Parce que rien n’existe hors de la nature qui englobe tout, parce que la physique, c’est-à-dire la science, est l’outil le plus efficace pour accorder la vérité sur les lois naturelles, et parce qu’elle permet la compréhension du vivant qui en découle, de la psychologie humaine à son éthologie, ses affects. Encore que Novalis affirme, comme nous l’avons dit, que l’homme doit être plus que lui-même, en une intuition du surhumain qui aurait dû plaire à Nietzsche si dans son cas, elle n’était pas davantage kantienne. Le devoir commande, poète ou non, d’être calme et serein.

La notion du bonheur chez Novalis avait tout pour intéresser Gaston Bachelard. Le poète romantique définit le bonheur comme un état vague aux émotions indéfinies, des impressions et des sensations indéterminées. L’impondérable légèreté du bonheur est un état moins fixe que dissolu, semblable à la lumière où seule la clarté et l’ombre interfèrent avec le visible. On songe aussi à Jean Cocteau et sa fascination pour l’invisible, empruntant des espaces et des portes adossées à la réalité, mais toujours quelque peu à côté. Mieux vaut habiter le décor du visible que l’épicentre de la clarté où toutes les actions, notamment les plus désagréables, ont cours. J’ai toujours aimé, dans Le testament d’Orphée, les traversées du miroir, l’indifférence à la causalité ordinaire au profit d’un attrait pour le merveilleux qui la jouxte. Le contraire du détachement bienheureux étant la crispation du stress, la fixation de la peur ou de l’angoisse, cramponnée à une seule et unique appréhension, chassant le calme vaporeux pour le flash pétrifiant, le contraste aveuglant, sans nuances. Oiseau cloué au sol dans les pleins phares d’une voiture de police. Se sentir nuage, comme ces ombres changeantes dans la clarté, lorsque les nues imperceptiblement se déplacent. Le bonheur est un détachement, une indolence où la fine brise est caressante, où le poids corporel cesse autant que l’appréhension du futur. Conscience absoute de la moindre faute, du moindre péché, insensible à quelque menace que ce soit, et principalement des menaces intérieures. Le poids du jugement est moins fait pour le citoyen, l’artiste ou le poète, que pour le criminel. Que tant d’anonymes aux mains propres soient à ce point frappés d’une culpabilité plus écrasante encore que pour nombre d’assassins, telle est l’incohérence la plus magistrale d’un monde organisé autour de l’impression, du mot d’ordre, de l’avis d’obtempérer sous la menace des foudres les plus cruelles. Notre époque est un tribunal à juger les poètes, à condamner les artistes, à culpabiliser les citoyens honnêtes, alors que les criminels courent dans les rues avec bien moins de mauvaises consciences… Jean Cocteau n’avait pas tort en son époque communiste et fasciste où les poètes étaient à l’asile ou dans les camps et les bourreaux au pouvoir. Le jeune Novalis prophétise en son temps une ère des masses à venir qu’il identifie comme étant à la fois d’un christianisme nouveau et d’une communauté savante. La preuve que l’on peut être voyant au présent, mais plus difficilement au futur…

Quoi qu’il en soit, l’harmonie de l’âme se décline dans son humeur égale et non dans ses troubles. La saine hypocondrie de qui s’écoute pour se connaître afin de rationaliser les signaux de son être. Novalis admirait la médecine et en attendait beaucoup ; mais il ne lui reconnaissait qu’un intérêt pratique : à chaque problème, sa solution, à chaque mal, le soin approprié. Il critiquait déjà en son temps la médecine idéologique, sinon politique, qu’il rapprochait du « service de police » ! Et nous sommes en 1798…

Le sommeil d’un éveillé

Novalis est un dormeur éveillé et sa seule drogue c’est la poésie, l’imagination, l’intelligence. Ce sont à la fois des excitants et des opiacés pour l’esprit, comme la musique et les arts en général qui endorment moins qu’ils ne réveillent tout en nous poussant à la méditation, qui elle-même finit par s’effilocher en rêveries. Rien d’étonnant à ce que Gaston Bachelard, philosophe, scientifique et poète, se soit intéressé à cette omniscience des sens. Le sommeil a une place importante chez Novalis, le détachement également. L’activité de l’esprit se rêverait chez tout artiste d’être en permanence productive et effective, mais elle recouvre un effort important dans son élaboration. Il est fatiguant de penser, de percevoir, d’être attentif. C’est un travail à part entière. Le surmenage guette autant l’artiste à son établi que le fonctionnaire à son bureau. L’esprit a besoin de récupération, de relâchement ; cette récupération est avant tout prodiguée par le sommeil, par le détachement. La plénitude n’est pas une affaire d’effort à fournir mais au contraire, de perceptions déliées. C’est une rupture d’attention qui permet l’assimilation du presque rien, des sensations données, immédiatement reçues.

Mais on peut tout aussi bien en appeler au dormeur éveillé, au demi-sommeil de l’être conscient, faisant écran à la violence de l’activité diurne par un détachement somnambulique de la conscience. Il s’agit d’apposer un voile éthéré entre les choses et nous par volonté délibérée de prolonger la rêverie du sommeil à celle de l’éveil. Le bonheur étant plus proche du repos que de l’activité, la confusion des objets et des lumières par inattention de la durée, emplit l’esprit et le corps d’un bienêtre se rapprochant de la présence sereine. En effet, il n’y a nulle fixité dans la sérénité ; la fixation que réclame l’attention lorsqu’elle travaille à son ouvrage, la perception comme la pensée, suppose une contention sur son objet se traduisant par un effort particulier. La songerie éveillée au contraire libère de la fixation et se nourrit en même temps de la sérénité de celui qui sait le réel stable et logique, sans avoir besoin de se le prouver ou d’y réfléchir en permanence. Il s’agit de demeurer serein dans le réel changeant, sans lui porter trop d’attention, ou par le seul caprice de la volonté. Le poète rationaliste nimbe son intellection lumineuse, tantôt aveuglante de clarté, par les ombres apaisantes de sa part nocturne. La nuit psychique n’est pas conjurée par l’éveil, elle est refoulée au plus profond de la psyché par la pleine lumière de midi, mais cette nuit emplit toujours l’être comme la nuit noire en la caverne un jour d’été. Demeurer à l’orée de l’être peremt d’être à la fois dormeur et éveillé, sans raccourcir de trop son existence par des sommeils effectifs qui volent toujours à la vie sa conscience de vivre par une inconscience de mort. Le sommeil, et Novalis le reconnaît, est une fausse mort aux effets semblables. Or, tout ce qui motive le poète est la vie, et rien que la vie. La sensation, la perception, la réflexion, la méditation, les sentiments, bref, la passion d’exister.

Une poésie vivable

Nombre de poètes revendiquent la brûlure de l’existence afin de s’y jeter corps et âme, quitte à carboniser dans la violence du sublime, ne reculant pas devant le risque, le danger, l’abîme – voire se jetant dedans pour parfois n’en plus revenir. D’autres, soucieux de philosophie, peu désireux de tout abandonner du monde pour une seule et unique expérience, fût-elle résolument poétique, ne se résolvent pas à cette seule et unique polarité incendiaire. Car s’il y a le risque, la passion, l’attrait du danger, la stimulation animale de la violence, il existe aussi le sublime de la méditation, la clarté magnifique de la réflexion, le vertige parfois du bienêtre lorsqu’il se fait à ce point plénitude et indolence, pure présence au monde, entachée d’aucune futurition, que l’existence et le rêve semblent se confondre dans la pleine clairvoyance de celui qui pourtant est éveillé et assiste au spectacle le plus élémentaire, pour ne pas dire le plus ordinaire. Cette pure présence mêlant à la fois l’éloignement du songe et la vision passive de la réalité, produit cette chaleureuse sensation d’exister sans en avoir le sentiment. L’indolence psychique renvoie le réel perçu à l’immatérialité de la rêverie, et l’on pourrait parfois croire dans ces instants-là que rêve et réalité ne font plus qu’un ; le bénéfice étant moins redevable d’un cauchemar cartésien par perte de sens que plénitude ontologique et clarté maximale par dépossession matérialiste.

L’esprit n’est pas une caméra objective conçue pour la fixité de ses objets, encore moins algorithme analysant en permanence les données de ses perceptions, mais une suave nuit psychique traversée par les rayons brumeux d’un perpétuel premier matin du monde. Mélancolique est l’homme du soir ; naïf, l’homme du matin. Le premier perçoit la finitude de toute chose, le second voit tout naître et apparaître. Joie de l’élan premier sans cesse réitéré, tristesse de la lucidité qui n’a toujours qu’un temps dans un mouvement. N’être qu’un piéton métaphysique dispense de s’arrêter, de fixer le crépuscule. Si le passant trépasse un jour, c’est toujours en passant, et le passage est un nuage traversant ; averse subite pour une clarté sans cesse recouvrée. Le vent du levant porte le rêveur conscient. Les affres ne sont que rafales sur son chemin ; autant de toniques météorologiques. L’empirisme actif est vol d’oiseau épousant l’air et ses courants aériens, aérodynamisme évitant tout frottement excessif. Icare n’est pas un but en soi mais un accident de parcours. La poésie est un art de vivre avant d’être un naufrage et les philosophes ne disposent guère d’un privilège dont les artistes devraient être privés – à moins de concevoir que tout art est funeste…

Le préjugé socratique est un signe de décadence et non de clairvoyance. Les artistes aident à vivre, épousent la vie, sans la démentir ; le philosophe, pour asseoir sa logique imparable, cache bien souvent son jeu. Le pur esprit est un contempteur ; le poète est l’homme du oui, de la charogne à la fleur. Fraîcheur de l’Antique dans le panthéisme esthétique où tout est digne de l’art. Infinie richesse, diamétralement opposée au sentiment d’avoir tout épuisé et tout réalisé des périodes de déclin. Le progressisme est un nihilisme lorsqu’il induit l’idée fautive selon laquelle tout est toujours dépassable en quantité comme en qualité ; or, le quantitatif a toujours sa limite. Aucun homme jamais ne parviendra à égaler la vitesse de l’avion supersonique en course à pied. Toute perfection a une limite organique au-delà de laquelle il n’est plus possible d’aller et les machines sont précisément là pour illustrer cette évidence que l’homme est limité et que son progrès s’arrête à ce que sa nature (qui est finie) permet. Pour dépasser l’homme, il est nécessaire d’avoir recours à ce qui n’est plus un homme. Le progrès est donc une illusion, un artifice, un prolongement abstrait des potentialités finies de l’homme ; ce n’est pas le dépassement qui marque les siècles, mais le renouvellement et la variété. L’excellence évolue, change d’objet, mais est indépassable en tant que telle. Agir et parfaire est une fin en soi pour l’élan vital de tout créateur et ils ne font jamais que se passer le flambeau.

L’Antiquité c’est chaque matin et Novalis en est convaincu : « Tout doit devenir ciel. Tout doit devenir esprit. Tout doit devenir vertu. » La jeunesse pour Novalis, c’est l’Antiquité ; c’est là que tout a commencé, que tout est frais, que tout est innocent à l’échelle des siècles ; ce qui est natif est beaucoup plus vivant que ce qui est sans cesse repris. Fraîcheur de la philosophie à sa naissance, qu’elle soit indienne ou grecque, chinoise ou préhistorique. Fraîcheur du confucianisme auprès duquel la Chine ne cesse de revenir à chacune de ses renaissances, évidence de l’épicurisme, simplicité du socratisme, grande santé des Cyniques, sagesse élémentaire de l’indouisme, recours perpétuel aux Védas, fraîcheur également des apôtres ou de la parole de Jésus à l’égard de la corruption de l’Eglise lors de la révolte protestante. Fraîcheur des origines et corruption dans la durée des vérités sans cesse transformées, ou comme le disait Spinoza, qualité maximale de l’effet à sa source, et délitement de ce dernier par l’imprécision de la durée, par fragilité de la mémoire. Perfection de ce qui naît, entropie des systèmes comme des intermédiaires.

Novalis considère qu’il n’est pas possible de répondre à la question d’un progrès humain ; peut-on seulement savoir si l’humanité change énonce-t-il ? Avant même de concevoir une amélioration ou une détérioration de l’espèce, qu’on nous fasse tout d’abord état des faits concrets. Une réponse qui mérite d’être renvoyée à ceux qui réhabilitent l’Apocalypse en matière climatique, car il est bien aisé d’annoncer ce qui n’est pas encore sans donner la moindre preuve de la catastrophe. Qu’on nous apporte d’abord les preuves de la catastrophe, et non des faits circonstanciés, au lieu de ne faire que de la prophétiser. Seuls les religieux peuvent être crus sur parole, on attend des scientifiques davantage d’arguments que des futuritions probabilistes. Toute vie se caractérise, outre sa reproduction, par un effet opposé à l’entropie matérielle ; le vivant est néguentropique. Comme si le vivant était le gant renversé de la physique, ce qui ne va pas sans paradoxe et sans inconvénients. Aucune pierre ne souffre. Il s’agit dès lors d’être fier de sa douleur, source de l’éthique, du perfectionnement moral, de la dignité, de la grandeur, de la beauté, du chant, de l’âme. Joie paradoxale de se savoir souffrant par acceptation de la condition humaine. Et c’est ce même Novalis qui écrira dans son journal de deuil suite à la mort de sa chère Sophie : « Je veux mourir joyeux comme un jeune poète. » On ne saurait être moins eudémoniste et romantique à la fois : « Notre vie en entier est service divin ».