L’Allemagne a pesé de toutes ses forces sur la construction européenne pour y imposer ses intérêts au-dessus même de ceux de la France, sitôt qu’elle en a eu les moyens ; car ce sont les grands pays européens qui ont le plus participé à son élaboration : la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas. L’Allemagne et la France en tête, sitôt Thatcher mise hors de course – pour ne pas dire de nuisance, car elle était férocement eurosceptique. Il n’en demeure pas moins que l’Allemagne fut à ce jour la nation ayant le plus adapté à ses objectifs la politique de l’UE d’avec les besoins et les nécessités de son économie ; elle fut d’ailleurs la seule nation ayant connu une telle prospérité des suites de la politique monétaire adoptée par la BCE. A chaque crise, notamment celle de la dette, c’est l’Allemagne qui montait au créneau pour défendre ses intérêts, au sein desquels, les dettes grecques et italiennes. Pas question dès lors de permettre à ces derniers de s’endetter plus encore ou de mettre en péril leurs créanciers sans porter dommages à l’économie allemande et l’Union tout entière.

La crise sanitaire a toutefois rebattu différemment les cartes. L’urgence a imposé à l’UE de mettre les traités contraignants de côté pour agir moins sur principes que de manière pragmatique. Cette fois-ci, pour une fois, c’est l’Allemagne qui voit ses intérêts contrariés par la politique européenne afin d’assurer une cohésion générale en soutien des économies les plus malmenées par le confinement. Cette décision dispendieuse et contraire à la règle d’or a été prise au sein de la nouvelle Commission, avec l’aval de la Banque centrale et de la Cour de justice européenne. La Cour suprême allemande a donc sommé la BCE de s’expliquer sur sa décision de verser directement aux Etats un soutien économique en contradiction avec la constitution européenne. Le rappel à l’ordre de l’Allemagne démontre une fois de plus qui commande en Europe… Les traités, c’est-à-dire la Cour de justice européenne, mais aussi la Commission, mais également le leadership historique de l’Allemagne. L’interdiction du financement direct des Etats n’étant plus respecté par la BCE, la Karlsruhe considère que, sans justifications probantes, la Bundesbank se retirera de cette décision communautaire, ce qui signifie que l’Allemagne n’obéira pas à la politique économique de l’Union européenne dans cette crise ! Une rébellion économique qui ne peut qu’inspirer toutes les autres nations désireuses d’en faire autant, notamment la Hongrie d’Orban.

Le litige est plus profond qu’il n’y paraît car l’UE menace de sanctions l’Allemagne alors que cette dernière renvoie l’UE à ses propres traités qu’elle désavoue… Difficile dès lors de sanctionner le pays qui se dit au contraire fidèle à la constitution ! La Cour de justice européenne avait déjà répondu en 2018 à la Cour suprême allemande que cette disposition ne violait pas l’interdiction d’un financement direct d’un Etat, mais la Karlsruhe, qui n’en croit rien, refuse de suivre la CJE pour la première fois ! Le bras de fer législatif est donc acté. Les marchés, bien évidemment, s’effondrent au passage, leur capacité d’endurer les revers comme les frustrations étant aussi limités que ceux d’un enfant roi. L’Allemagne entame malgré tout à sa manière, un deutschexit aussi viral que le coronavirus en Europe après le Brexit anglais.

Car par le biais de cette opposition de justice, l’Allemagne s’oppose à la supranationalité européenne pour y défendre ses intérêts nationaux. Soit la Commission accorde à l’Allemagne de faire fi des décisions de l’UE, et la situation est intenable, soit l’Allemagne contraint la BCE à ne plus pouvoir agir de manière indépendante, et la situation est tout aussi anormale eu égard à ladite supranationalité. Toute mesure solidaire étant proscrite de la constitution ultralibérale de l’Union, l’urgence sanitaire n’est pas un prétexte valable pour transiger sur la loi. Ce qui est sûr, c’est qu’en pesant de tout son poids sur la politique européenne, l’Allemagne continue de défendre avant tout ses intérêts ; les dindons de la farce sont bien au contraire les nations ayant perdu des plumes en cédant des leurs dans cette aventure bigrement partiale. On a beau jeu de se lamenter sur la montée des populismes, de cracher sur le souverainisme des nations, il faut tout de même constater que l’Allemagne a toujours été aux avants postes de ses intérêts nationaux, et c’est au nom de cette même priorité qu’elle accepte aujourd’hui de mettre à bas tout l’édifice.

Autant avouer que le statut de l’Allemagne au sein de ce collectif, était trompeur ; à la fois hégémonique et souverain, presque conçu sur mesure, jusqu’à l’Euro, dont on connaît la grande parenté avec l’ancien Deutsche Mark. Contrairement à ce qui a toujours été asséné depuis des lustres comme une évidence, le souverainisme est demeuré le socle de l’Union européenne, mais personne n’a désiré reconnaître que cette souveraineté était avant tout allemande. C’est au moment où le principal gagnant et joueur retire sa mise, que chacun découvre où étaient les cartes, toutes les cartes – y compris le joker. La réponse de la Commission est d’ailleurs très claire : elle réaffirme la supranationalité de l’Europe et déclare même les nations révolues : « La Commission européenne défend trois principes de base : que la politique monétaire de l’Union est une compétence exclusive ; que le droit européen prévaut sur le droit national ; et que les jugements rendus par la Cour de justice européenne sont contraignants pour les cours de justice nationales ». L’Allemagne doit se coucher et accepter de voir, comme les autres, ses intérêts contrariés, voire lésés, par solidarité continentale. L’Angleterre a l’excuse d’être sortie, l’Allemagne a signé, comme les autres. Angela Merkel s’est donc empressée de désavouer la Karlsruhe en réaffirmant la nécessité d’aller plus loin encore dans la cohésion européenne, au moment même où la pandémie a révélé l’inexistence de toute dimension autre qu’économique dans la construction européenne, soit, son inefficacité profonde, sinon coupable, en tout enjeu politique d’importance. Cette querelle législative est donc bien la bonne : suppression des nations ou souverainetés nationales ? Nous le saurons dans quelques mois…