Comme chacun a pu s’en apercevoir, les américains avaient déjà auparavant apporté la démocratie en Irak en liquidant l’infâme dictateur laïc Saddam Hussein ; la France a elle-même contribué à établir la démocratie en Libye par l’assassinat du colonel Kadhafi, nous voici au terme de cette réussite de l’ingérence occidentale, tant de fois porteuse des droits les plus magnifiques, par l’avènement sans coup férir de la démocratie talibane… L’Afghanistan libre par la grâce de l’intervention américaine laissera derrière elle l’intronisation du camp Ben Laden. A croire que jeter un cadavre à la mer, fût-ce celui de notre pire ennemi, porte malheur… La CIA a également démontré que les services secrets ne savent longtemps pas tout puisque le gouvernement Afghan a largement menti en dissimulant le nombre de ses combattants et la faillite de son Etat corrompu. Il est réconfortant de penser que l’imprévisibilité de l’histoire s’impose y compris à l’encontre du dominateur, de même que l’étendue des réseaux de services secrets américains ne leur épargne pas de sérieuses limites…

Donald Trump, plus opportuniste que jamais, et d’une mauvaise foi à la hauteur de sa célèbre tour, en profite pour mettre au passif de Joe Biden une débâcle ayant son origine sous bien d’autres présidences. On sait que Trump avait lui-même agendé un retrait des troupes américaines dans les pays qu’ils occupent en infraction de toute législation internationale, et qu’il n’aurait pas manqué d’essuyer le même revers que celui qu’essuie Biden aujourd’hui. Car, quitter l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, aujourd’hui comme trente ans plus tard, aurait eu un résultat identique. La guerre d’Algérie n’a-t-elle pas elle aussi apporté au pays la démocratie et les libertés acquises sous la colonisation française ? L’Egypte n’a-t-elle pas héritée sous Nasser de la magnifique démocratie anglaise ? Le Vietnam n’est-il pas devenu, après forces napalms et obus, un pays respirant la liberté et la démocratie occidentale ? Le bilan de l’universalisme des droits de l’homme, sur un plan moral comme juridique, ne cesse d’étourdir notre orgueil. Que n’attend-t-on pour mettre de son vivant, Bernard-Henri Lévy au Panthéon ? (A condition de bien sceller le caveau en partant…)

Ironie pour ironie, les talibans n’ont de cesse que de manifester le désir pacifique de prendre la suite des américains à la tête de Kaboul. Ils se proposent de maintenir l’ordre et d’opérer la transition politique sans verser le sang des habitants. Des précautions diplomatiques que ne partageraient ni Machiavel, ni les américains, habitués à ne laisser que cendres et poussières derrière leur passage, ô combien béni par le Tout Puissant et sa croisade du Bien. Entre barbares et civilisés, il n’est pas toujours possible d’y voir aussi clair qu’on le voudrait. Si la prise de pouvoir des talibans est un coup d’Etat, autant du moins que le pouvoir n’est pas le fruit d’élections populaires sur un panel représentatif, celui des américains n’était guère plus défendable. Les religieux sont-ils les mieux placés pour engager une transition démocratique ? Assurément pas, mais ils disposent d’une légitimité que les américains n’ont pas : ils incarnent la civilisation afghane et les valeurs islamiques s’y rapportant, au même titre que les Frères musulmans en Egypte, plébiscités par une majorité d’égyptiens, ou Enharda en Tunisie, pour les mêmes raisons. A force de soutiens aux franges les plus progressistes du Moyen-Orient, on en oublierait que la majorité de ces peuples sont religieux et pratiquants, et qu’en démocratie, c’est la majorité qui l’emporte. Il n’y a donc pas à s’étonner d’une victoire talibane en Afghanistan, tout au plus regretterons-nous qu’elle ne soit pas appuyée sur la volonté populaire. L’absence de rébellion faisant foi.

On ne peut guère changer un peuple sur ingérence extérieure ; on ne tourne pas une page d’histoire par le biais de commandements arbitraires, par des lois étrangères aux mentalités qui les constituent. Les minorités progressistes doivent d’abord gagner la bataille des idées et des mœurs avant de pouvoir espérer devenir cette majorité éclairée susceptible de laïciser ce qui demeure religieux dans un Etat. Le droit n’est que le reflet codifié d’une mentalité historique ; l’histoire est un cheminement long et incertain, le contraire de l’injonction comminatoire. Le changement viendra à son heure et en son temps ; brûler des étapes c’est plus sûrement brûler des individus. La guerre civile peut être vue comme une réaction géologique violente à une poussée trop forte en sens contraire de la tectonique du moment. A se demander si les soutiens zélés de l’Occident aux contestations progressistes du monde arabe n’ont pas nui à leur considération au sein des peuples orientaux, n’y voyant qu’une menace culturelle de l’étranger sur leurs traditions. Et il n’y a aucune contradiction à respecter le destin et le choix d’un peuple, quand bien même on défendrait soi-même tout mouvement progressiste à destination d’un Etat laïc et démocratique.

La victoire des talibans ne viendra assurément pas du coup d’Etat ; elle viendra d’un plébiscite électoral, si tant est qu’il ait lieu, et qu’il ait lieu sans bourrages d’urne et mise au cachot de l’opposition. Alors seulement, le nouveau pouvoir pourra revendiquer à la fois sa légitimité nationale qu’il détient par sa culture et l’exercice passé du pouvoir, que sa légitimité politique par le vote populaire. Le vieux monde occidental s’écroule et il n’est pas celui auquel nous nous attendions ; c’est bien l’universalisme occidental qui plie boutique pour céder la place aux traditions nationales et aux alliances civilisationnelles. Derrière cet échec il y a une prétention inouïe, de nature évangélique et chrétienne : l’extension mondiale d’un droit et de valeurs strictement occidentales, face à une fidélité aux valeurs historiques et traditionnelles orientales. On sait que lorsque deux légitimités s’affrontent, elles conduisent à deux guerres justes qui n’en font qu’une : une guerre de civilisations.

Partout où les bombes US passent, plus rien ne repousse, sinon la guérilla clanique. L’Amérique est fustigée de toute part, de la France à la Russie ; la Chine a d’ores-et-déjà pris le relais en Afghanistan, confortant plus encore la nouvelle mondialisation sino-orientale. Joe Biden l’a déclaré solennellement : les guerres américaines destinées à changer d’autres pays sont terminées. Même Trump et son culot en or massif n’avait pas été aussi clair et déterminé en ce sens. L’Occident se retrouve seul et désuni avec ses lubies, rejetant de puissants alliés (la Russie), là où l’Orient retrouve à la fois ses racines et ses partenaires historiques. La diplomatie par le respect des identités et des traditions se devra de prendre la place de l’unilatéralisme occidental, présenté à tort comme multilatéral. Aucune mondialisation n’est respectueuse, puisque ses principes juridiques sont hégémoniques. Mais c’est plus encore face à un monde dominé par les puissances orientales que l’Occident découvrira à son tour la véritable portée de toute mondialisation…