L’Europe qu’on nous a construite est à ce point respectueuse des identités, des sensibilités et des compromis, qu’elle tourne à la guerre économique tous azimuts. Imposer un seul et unique modèle économique à tout un continent dont les secteurs économiques et les particularités culturelles sont tous différents, ne pouvait que déboucher sur des affrontements juridiques permanents – jusqu’en Allemagne, cœur du dispositif, où la Karlsruhe avait, on s’en souvient, opposé le droit allemand au droit européen, provoquant l’ire d’une chancelière qui avait pourtant connu la dictature soviétique. Las de voir s’amonceler les problèmes juridiques minant ses secteurs stratégiques, de la pêche à la place financière en passant par une immigration incontrôlée, l’Angleterre s’est trouvée contrainte de sortir de l’impasse en déchirant le contrat. On peine à croire que la perfide Albion soit la dernière à devoir le faire…

Après la Hongrie et son refus de se plier à des exigences incompatibles avec son identité, c’est la Pologne qui vient de prendre une décision juridique plaçant le droit polonais avant le droit européen, suscitant la colère des institutions européennes pour ce non-respect flagrant de la Communauté. Bien que l’Europe se soit montrée patiente avec le cas helvétique, les sanctions ont fini par tomber et elles n’ont pas fini de pleuvoir ; la Pologne va désormais elle aussi subir des sanctions quant à son refus d’appliquer les traités qu’elle a signés. La Hongrie a fait savoir qu’elle serait solidaire de la Pologne, ce qui devrait démultiplier les sanctions à son égard. Sans oublier que nombre de pays de l’est sont actuellement en rupture eux aussi avec les traités qu’ils se refusent tout autant à appliquer, pour des raisons tantôt culturelles, tantôt politiques, pour ne pas dire mafieuses.

Souvenons-nous que le refus de l’Islande d’intégrer l’Union européenne relevait précisément de ses priorités insulaires que l’économie européenne était dans l’incapacité de comprendre et de ménager. Les particularités nationales, ne serait-ce qu’économiques, avant même d’être identitaires, ne supportent pas d’être réduites à un seul et même système hégémonique. Une même politique économique pour un continent entier où aucun peuple ne partage les mêmes besoins ni les mêmes secteurs d’activité, ne pouvait guère espérer mieux qu’une lente paralysie avant effondrement.

Si le candidat Zemmour devait franchir le Rubicon, il a d’ores-et-déjà fait savoir qu’il n’obéirait plus au droit européen dans tous les domaines préjudiciables à la France. La Pologne risque donc d’être à l’avant-garde de la répression européenne avant que la France n’en fasse elle-même les frais en cas de reprise en main politique. La bienfaisance européenne étant davantage dans la sanction que dans l’efficacité, même les Russes viennent de faire savoir qu’ils abandonnaient l’Europe en terme de partenaire commercial car ils n’ont plus la moindre confiance en une structure passant des contrats pour imposer peu après des sanctions coercitives. Contractualiser avec l’UE, nous dit la Russie, c’est être aussitôt menotté par un chantage. L’Europe s’isole elle-même de ses partenaires internationaux en même temps qu’elle se délite de l’intérieur par son intransigeance communautaire. Contrairement aux Etats-Unis d’Amérique ou aux cantons suisses où la constitution fédérale régit des droits fondamentaux à l’intérieur desquels, grande latitude est donnée aux comtés comme aux cantons pour y décliner leurs particularités, l’Europe n’a pas été conçue avec cette libéralité-là. La constitution européenne imposait dès sa conception à tous ses membres, une politique économique unique et complète, jusqu’au plus menu détail, sans aucune marge de manœuvre en son sein. Cette rigidité absurde s’interdit d’être efficace et contraint à la guerre juridique avec la quasi-totalité de ses membres, jusque dans sa nation mère, l’Allemagne n’ayant toujours pas abandonné sa souveraineté juridique !

Tel est le magnifique tableau de cette Europe pointilleuse, dominatrice, moralisante, communiste jusque dans son libéralisme par la grâce de son ordolibéralisme, mariant la chèvre et le chou (de Bruxelles), pour aboutir sur une gestion à ce point libérale et paisible, multilatérale et ouverte, qu’elle ne fait plus que sanctionner à tours de bras y compris des peuples extra-européens. Une manière élégante d’afficher sa libéralité et son progressisme en étant moins états-uniens que soviétique ; car aux Etats-Unis, les comtés les plus réactionnaires cohabitent avec les plus progressistes, sans qu’une telle hégémonie doctrinale ne fasse la loi et la morale sur le terrain des mœurs politiques. L’Occident se partage donc entre Etats-Unis d’Amérique et Etats-Dissous d’Europe.