Quelle drôle d’époque que celle que nous vivons où des historiens viennent nous dire que l’histoire ne sert à rien et qu’elle ne permet surtout pas d’expliquer le présent au risque de commettre un anachronisme. Le passé est mort, sans influence, le présent est solitaire, unique, et le futur non encore existant. Nous voilà tous dans le néant. Comme si la guerre de 1870 n’expliquait pas le désir de revanche française en 1914, et comme si l’humiliation de l’Allemagne avec le traité de Versailles n’expliquait pas le nationalisme guerrier d’Adolf Hitler (alors que lui-même se revendiquait de cette humiliation), comme si la fin de la seconde guerre mondiale n’expliquait pas les modalités antinationales de la future Union européenne au regard de son passé meurtrier. L’histoire explique beaucoup de choses pour une discipline dont on dit aujourd’hui qu’elle ne permet pas de comprendre un présent toujours nouveau. Nous vivons un temps où même les professeurs font profession d’obscurantisme et condamnent de leur plein gré, leur propre discipline à l’oubli. Allons, nous nous consolerons en nous disant qu’un professeur n’est pas un historien pour autant et qu’entre l’enseignant et le créateur, subsiste un fossé que Nietzsche savait ontologique.

L’histoire donne du sens au présent, c’est une évidence ; l’anachronisme est une erreur de jugement d’une époque sur une autre, mais non une impossibilité de tirer la moindre leçon du passé. Il y a de l’anachronisme lorsqu’une même notion, par exemple la nation, se retrouve en deux époques très différentes. Le même terme est revendiqué, mais l’époque a changé, le terme n’étant plus compris de la même façon. Les définitions s’altèrent, changent parfois de polarité, mais il est tout de même rare qu’elles finissent par désigner le contraire de ce qu’elles désignaient jadis – même si cela peut arriver. L’histoire est une discipline extrêmement complexe et c’est tant mieux, mais elle n’est pas non plus un non-sens ou située hors d’accès de la moindre compréhension.

Je saisis l’occasion de la lecture d’un magnifique ouvrage de Jean-Paul Demoule, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, où il prend parti dans la guerre idéologique qui a lieu actuellement autour de la notion même d’histoire, pour réagir à cette étrange nouveauté soi-disant étrangère à toute antériorité, qu’aucun historien, qu’il en aille de Michelet, de Bainville, de Furet, de Milza, de Hérodote à Georges Duby, n’a jamais songé qu’un jour on puisse affirmer que l’histoire ne serve à rien… Il est regrettable que des professeurs se soient trompés de disciplines, condamnés à enseigner des matières qu’ils n’aiment pas, et à les déprécier aux yeux de tous. Ce n’est pas là la vision de Jean-Paul Demoule qui mêle à sa fine analyse du passé, des convictions que d’aucuns jugeraient déplacées et qui me paraissent au contraire courageuses et pleines de probité. Car c’est en connaissance du passé que l’on peut juger d’une époque présente, et c’est la moindre des choses, en la matière, que de proposer une grille de lecture, un jugement averti. Le passé ne cesse de se répéter sous d’infinies variations qui n’en sont pas pour autant des négations ou des objections. Si l’anachronisme devait condamner toute forme d’interprétation historique, de pensée de l’histoire, il n’y aurait plus aucune culture possible, car des arts à la philosophie, en passant par la littérature, toutes seraient condamnées à ne jamais disposer d’un contenu rationnel, rendu possible par ses filiations. 

Jean-Paul Demoule cède toutefois à cet esprit du temps qui veut que les nations n’aient jamais existé et que le multiculturalisme ait toujours été la seule et unique règle des populations du monde. Tout ce que nous apprendraient les récits nationaux ne seraient que des mythes et des légendes, des visions rétives à toute réalité. Archéologue et professeur émérite, Jean-Paul Demoule ne fait remonter qu’à la Révolution française la conception de la nation, amplifiée par la suite par les romantiques. Les grandes monarchies qui précédaient n’avaient donc selon lui aucun sens de l’histoire, ni de la nation ! Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, ne célébraient-ils aucun récit national, aucune histoire au sein de laquelle ils puissent prendre place et s’y reconnaître ? Colbert n’avait-il aucune vision de l’histoire de France, ni même de récit national à défendre ? Quels souverains pourraient manquer à ce point à leur propre légitimité hors de périodes de décadences et de déclins culturels ? L’auteur nous rassure à peine en écrivant : « Cela ne signifie pas que les nations modernes appelés Bulgarie, Roumanie, Grèce – ou France – n’existent pas ; mais seulement que leur légitimité ne saurait venir d’un lointain passé plus ou moins reconstitué, bricolé, manipulé. » Fort bien, il y a assurément des mythologies derrière le moindre récit national et il faut savoir s’en défaire et corriger le tir ; les mythologies nationales ne sont pas à mettre sur le même plan que les faits historiques, et c’est en ceci que l’anachronisme a au moins cette borne qu’il ne rend pas caduc l’histoire des faits et des événements tels qu’ils se sont déroulés. Les interprétations seules sont soumises à caution et à variabilités d’un bord à l’autre de l’échiquier politique, mais pas les faits et les documents qui les étaient.

Les faits historiques ne semblent toutefois pas convaincre l’archéologue de gauche : « On est bulgare parce qu’on se sent et se revendique bulgare aujourd’hui. » Ici encore, il n’est plus de passé, rien d’autre qu’un sentiment de présent, qu’une immanence pure, dépourvue d’appartenance comme de mémoire, sinon de (re)connaissance – ne parlons pas même de valeurs… Là où l’auteur a raison d’insister, c’est que se revendiquer d’un lointain passé où même le pays ne s’appelait pas France, où la langue n’était pas le français, et où le territoire n’en portait pas le nom, cela renvoie sans doute à un anachronisme fantasmatique. Il va de soi que les premiers Erectus à fouler le sol de la France actuelle, demeuraient sans rapports avec ce que deviendra plus tard la région. Le territoire ne suffit pas à faire l’identité, d’autant plus lorsque les faits sont antérieurs à l’existence de la nation dont on parle. Sitôt que les Francs donneront leur nom au pays tout entier, c’est-à-dire que l’histoire des Francs deviendra une histoire de France, chacun aura quelque raison de trouver dans ces similitudes, des faits historiques susceptibles d’éveiller en lui un sentiment d’appartenance et de reconnaissance. Il est évident que les mérovingiens, que les gaulois eux-mêmes, n’ont jamais eu la moindre conscience en l’existence d’une nation France, mais sitôt la France nommément baptisée, tous les événements s’accomplissant sur son territoire ou en son nom, ne peuvent pas échapper à son histoire. Les premiers rois de France étaient à ce point vierges de cette dénomination qu’ils n’aspiraient à rien d’autre qu’à rebâtir Athènes et Rome ! Autrement dit : l’histoire glorieuse – à leurs yeux – qui les avait précédé et dont ils assumaient ou revendiquaient la filiation. Prétendre que la France, c’est Athènes et Rome est donc parfaitement faux ; affirmer au contraire que la France doit beaucoup à Athènes et à Rome, est une évidence, sans parler du christianisme.

Afin de faire disparaître ces nations que l’on ne sauraient voir, alors qu’on pourrait tout aussi bien nier l’existence de la Grèce antique et de Rome avec les mêmes arguments, on conviendra que la France n’a pas été exclusivement française ; tous les empires, toutes les nations, connaissent une intense mixité intérieure, des minorités ethniques et culturelles, des brassages momentanés de populations, qui ne suffisent pas à affirmer l’inexistence des nations. Toute nation est en premier lieu un Etat, Rome, Athènes, Paris, riches d’une mixité de peuples et de cultures en leur sein, se réclamant d’un passé souvent ne leur appartenant pas mais dont elles se savent issues, mais dont le multiculturalisme historique n’a jamais fait la loi au sommet de l’Etat. Tant qu’un Etat est aux mains de nationaux, de grecs en Grèce, de romains à Rome et de chrétiens à Byzance, quelle que soit l’étendue de la mixité au sein du pays, l’Etat demeure grec, romain ou byzantin, autant que sa politique est dictée par les nationaux qui le dirigent. Le multiculturalisme n’a jamais été dans l’histoire une opposition à l’Etat et au fait que l’Etat puisse être exclusivement romain. Le fait est que sitôt la conversion de Constantin au christianisme, l’Etat romain n’étant plus romain, on cesse à cette date de le nommer ainsi. Le monde romain s’éteint en Occident et le christianisme commence son histoire avec ses nouvelles dénominations. L’empereur tombe de la Chalcé au profit du Christ.

Il m’apparaît donc illusoire de se servir des minorités culturelles au sein d’un empire ou d’une nation pour les opposer à l’existence d’un peuple national, du simple fait que, même si l’Etat appartient à une minorité de qataris, l’Etat demeure le Qatar, bien qu’en son sein se trouve 80 % d’immigrés étrangers. Ce sont les dirigeants de l’Etat, la plupart du temps les représentants d’un peuple, qui décident des événements qui porteront par la suite le nom du peuple en question et dont ils écrivent l’histoire. Le multiculturalisme n’est pas la négation de la nation et du récit national et la nation n’est pas non plus l’opposition à toute mixité culturelle puisque la laïcité, même non promulguée sous ce terme, existait partout dans l’Antiquité où des cultures différentes étaient tolérées et acceptées au sein de l’empire, à l’image de l’empire romain qui fut plus tolérant que le Grec à l’égard de la diversité religieuse et ethnique, pour autant que la sûreté de l’Etat en soit garantie. Nier l’existence historique des Etats, comme incarnations de la volonté d’un peuple sur de longues périodes, en prenant le prétexte d’une évidente et constante mixité intérieure, est un faux argument car l’Etat demeure romain même lors des guerres civiles internes, dès l’instant où ce sont bien des romains qui le dirigent. On vit certes en Egypte et à Byzance des empereurs étrangers régner sur l’empire, mais sans toucher d’un iota la tradition et l’histoire du peuple sur lequel ils régnaient. Jamais le « vivre ensemble » n’a été le fait d’une nation ou d’une civilisation ; toutes ont été à la fois le récit et le stylet, d’une histoire en train de se faire et de s’écrire, et non l’animation fraternelle d’un terrain vague.

Chaque nation a une histoire qu’elle outrepasse en s’appropriant des faits antérieurs à son existence, ou en récupérant d’anciens mythes forgés a posteriori. Faire la chasse aux idéologies devrait être la première nécessité de tout historien ; conjurer les mythes qui aveuglent au profit des faits qui éclairent. Sitôt leurs premières apparitions, les cités, les Etats (on parle même de Cité-Etat pour qualifier les premières formations urbaines de la fin du néolithique), les nations, les empires, les migrations, les mixités étrangères, la laïcité de fait à défaut d’être de droit, tout cela est susceptible de définitions, d’explications et de preuves historiques faisant foi. L’Europe a une histoire qui lui est propre, bien que son histoire soit celle d’un continent plus que d’un Etat ; elle est l’histoire de peuples et de nations ayant chacun une histoire propre et en même temps, corrélée avec celles d’autres dont les routes commerciales et militaires n’ont cessé de se croiser.

L’Europe continentale n’étant pas une nation, et pas plus un terrain vague, chaque nation d’Europe a noué des liens avec ses proches voisines autant qu’avec des colonies parfois très éloignées. Réduire l’histoire des nations européennes à l’Europe continentale est le fruit d’une vision limitée et incorrecte. L’histoire oscille en permanence du national vers l’international, sans que jamais l’international ne rime avec l’antinational. Lorsque Jean Jaurès s’est rendu à Genève au début du XXe siècle, il a été accueilli à la fois au chant de l’Internationale que du Rang des vaches, chant helvétique de la Suisse nationale et profonde, sans que personne ne s’en émeuve ou n’y voie la moindre contradiction. L’internationale communiste n’ayant jamais été un antinationalisme, le national étant compris dans l’international, mais une forme de panslavisme. La Russie fut la nation du communisme, et elle fête encore aujourd’hui son appartenance à Trotski, Lénine et même Staline, comme autant de héros de la nation Russe – le communisme n’ayant non seulement jamais fait l’économie du national, mais ayant vu ses différentes conquêtes territoriales conserver de fortes disparités culturelles au sein d’une même doctrine politique et économique. A peine ce dernier s’était-il écroulé en 1992 que tous les peuples pris en otage par l’URSS n’ont eu qu’un seul désir : recouvrer leurs coutumes et leurs identités d’avant la révolution de 1917.

La guerre idéologique actuelle qui sévit entre historiens, entre la nation toute puissante et le multiculturalisme pour seule réalité des peuples, recouvre deux non-sens plus partisans qu’éclairés. L’Etat pilote la destinée d’un peuple et il est aux mains des représentants de ce dernier, même si le régime ne devait pas être démocratique ; en revanche, sitôt que l’Etat change de nationalité, qu’il applique les coutumes et les rites d’un peuple tiers, il change d’histoire autant que d’identité. La Byzance chrétienne cesse de l’être sitôt la gouvernance ottomane, avant tout par la prise de l’Etat et la conversion de la nation à la nouvelle religion – et peu importe en ceci la mixité byzantine qui fut toujours très importante. Nul doute qu’il existât encore longtemps après la prise de Constantinople, des chrétiens au sein de la cité arabe. Autrement dit, l’histoire démontre par elle-même que cette dernière est dictée par l’Etat, en miroir de son peuple, et non par les minorités culturelles, à moins qu’elles ne gagnent le pouvoir et qu’elles le conservent suffisamment pour en transformer le peuple par un autre dont les rites et les coutumes ne seront plus les mêmes.

L’archéologue fouille, l’historien bafouille

En histoire, et même les historiens s’y vouent, lorsqu’on ne sait pas, on demeure rarement muet ; on extravague, on suppute, on comble les trous de l’ignorance par des hypothèses tangibles. Ce qu’on ne sait pas, faute d’archive, nécessite que l’on se prête au jeu de la déduction logique. Le XIXe a donc lui aussi pensé l’histoire selon les connaissances de son temps, plus limitées que les nôtres, plus schématiques et pour tout avouer, invalidées par la suite. Mais il est intéressant de prendre connaissance d’un ancien débat ayant totalement disparu aujourd’hui. On oublie vite les errements des sciences, les errements des historiens, si prompts à s’imposer en toute époque comme des prêtres de la vérité factuelle alors que les preuves factuelles servent tout aussi bien à appuyer des billevesées.

Au XIXe siècle, et encore au début du XXe siècle, on attribuait à l’Egypte la splendeur de la première grande civilisation connue, au point, faute de preuves, d’en déduire que les civilisations lui succédant ne pouvaient qu’en être les enfants, jusqu’aux civilisations amérindiennes. Les partisans de l’africanocentrisme affrontaient les européocentristes sur ces questions de filiation avec la civilisation mère. Même si aucun élément ne venait étayer quelque découverte de l’Amérique en amont de Christophe Colomb, il leur paraissait à tous évident que les civilisations américaines ne devaient leur existence qu’à l’Afrique mère, et donc, par voie de conséquence, à une colonisation par l’Egypte du continent américain. Pléthore d’ouvrages historiques, à prétention scientifique, percevaient des similarités troublantes entre les pyramides égyptiennes et les mexicaines, entre un glyphe maya et un signe issu d’une peinture rupestre du Sahara, la morphologie d’une statue olmèque en ressemblance d’avec la physionomie nègre. Que de fausses preuves convoquées pour appuyer ce que l’on rêve à défaut de que ce que l’on ne peut aucunement savoir. La moindre ignorance profitant à l’intime conviction.

Toutefois, à l’instar des Vikings du XIe siècle, présents en Terre-Neuve, un document du XIVe siècle de notre ère fait mention, un siècle avant Colomb, d’une expédition destinée… à franchir l’Atlantique ! Nous sommes au Mâli, au cœur d’un vaste empire dont le souverain d’une dynastie musulmane règne sur d’autres rois de moindre importance. Le secrétaire de la chancellerie mamelouk en Egypte, Ibn Fadl Allâh al-Umarî, encyclopédiste féru de l’Afrique saharienne, rédigea le témoignage qu’il tenait de l’émir Abû l-Hasan Alî, gouverneur du Caire en 1324, lors de la venue du sultan Mûsâ du Mâli pendant son pèlerinage vers La Mecque. L’émir rapporta, parmi nombre d’autres anecdotes, cette dernière pour le moins surprenante de la bouche du sultan : « Nous appartenons à une famille dont le pouvoir s’hérite. Celui qui était avant moi ne croyait pas que l’océan Atlantique était impossible à franchir. Il voulut parvenir à son extrémité et se passionna pour ce projet. Il équipa 200 embarcations qui étaient pleines d’hommes et autant qui étaient remplies d’or, d’eau et de provisions, de quoi faire face à plusieurs années. Il dit alors à ceux qui étaient préposés à ces embarcations : « Ne revenez qu’après avoir atteint l’extrémité de l’océan ou si vous avez épuisé vos provisions ou votre eau. » Ils partirent. Leur absence se prolongea. Aucun ne revenait alors que de longues périodes s’écoulaient. Enfin retourna une embarcation, une seule. Nous interrogeâmes le chef sur ce qu’ils avaient vu et appris. « Bien volontiers, ô sultan, répondit-il. Nous avons voyagé un long temps jusqu’au moment où s’est présenté en pleine mer un fleuve au courant violent. J’étais dans la dernière des embarcations. Les autres s’avancèrent et lorsqu’elles furent en ce lieu, elles ne purent revenir et disparurent. Nous n’avons pas su ce qu’il leur advînt. Moi, je revins de cet endroit-là sans m’engager dans ce fleuve. » Le sultan repoussa son explication. Il fit préparer par la suite 2000 embarcations, 1000 pour lui et ses hommes et 1000 pour l’eau et les provisions. Ensuite, il m’installa comme son remplaçant, s’embarqua avec ses compagnons sur l’océan et parti. Ce fut la dernière fois que nous le vîmes, lui et ses compagnons, et ainsi je devins seul maître du pouvoir. » (Le Rhinocéros d’or, François-Xavier Fauvelle)

Le récit du sultan avait moins pour objet l’expédition maritime elle-même que la raison de sa nomination sur le trône, néanmoins, l’idée de traverser l’Atlantique était présente, puisqu’elle est mentionnée. En revanche, aucune terre, aucun continent, aucune découverte ne semble motiver l’expédition ; il s’agit uniquement de prouver que l’Atlantique a une « extrémité ». Justification somme toute bien abstraite pour justifier pareille flotte aventurière. Quand bien même son prédécesseur eût été pour le moins téméraire et de peu de raison, l’étendue des connaissances en la matière et dans la région se restreignait à la pirogue, sans formation à la haute mer, ignorant tout des courants marins comme de la circulation du vent, et dont les îles de l’Atlantique, le célèbre Cap Vert, furent demeurés parfaitement vierges jusqu’à l’arrivée des portugais. Sur les cartes, les îles Canaries et Madère n’existent tout simplement pas. Si l’idée de traverser l’Atlantique pouvait exister, la technique manquait. Si les dires du sultan sont vrais, la gigantesque expédition fut une pure folie assurément récompensée par une tragédie.

Il se peut tout aussi bien qu’elle n’eut jamais lieu et que ce récit ne prenne sa justification que dans une allégorie parente des légendes et aventures surhumaines fort courantes dans les récits africains de l’époque. En réalité, le sultan malien était issu d’une autre dynastie que son prédécesseur, qui ne fut donc pas son propre père. L’occasion de justifier par une histoire héroïque et ridicule à la fois, la déroute de son prédécesseur et sa propre victoire, presque par sagesse. Autrement dit, ce qui fut pris rétrospectivement par les historiens pour une preuve d’une expédition antérieure à Colomb – formidable anachronisme -, prirent pour faits ce qu’en une autre époque on tenait pour pure saynète. L’histoire est décidément bien compliquée… Toute vision rétrospective est davantage sujette à l’erreur qu’à la précision ; étrange situation où le savoir diminue avec la distance qui nous sépare de son action, là où, nous disait-on, le savoir augmente avec le temps. Si l’extrémité de l’Atlantique fut un jour franchie, celle du temps demeure à jamais hors d’atteinte.

Les roitelets d’Afrique noire

Au Moyen-Age, l’Afrique connaît un essor particulier, attirant sur ses terres, les puissances européennes, à commencer par le Portugal, principal mandataire des aventuriers, géographes, marchands, dépêchés sur les côtes africaines à l’époque pour le compte de l’Infant du Portugal, Henri le Navigateur. Encore que l’île de Madère, au large du Maroc, fut découverte par les italiens au XIVe siècle. L’île de Madère à cette époque était couverte d’une épaisse forêt dont on convoitait le précieux bois. La culture du blé et de l’avoine servait à alimenter les villes, de même que nombre d’animaux de boucherie servant à ravitailler les caravelles des navigateurs. Implantée naguère par les islamiques, la canne à sucre s’y développe ; on y trouve aussi une étrange plante médicinale rouge vive nommée sang-de-dragon. A Fuerteventura, île convoitée un temps par le roi de Castille, poussait l’orseille, une sorte de lichen dont on tirait une teinte violette. Entre la Barbarie et l’Ethiopie, le Sahara s’étend, nécessitant aux voyageurs plus de soixante jours de cheval pour être franchi. Le commerce y bat son plein, de même que les razzias de peuples considérés comme idolâtres, ainsi que le marchandage d’esclaves. Le Sahara voit défiler les marchands arabes, puis, à son milieu, des nomades berbères, à la bouche et au nez couverts par un voile, à la fois maigres et robustes, les cheveux graissés à l’huile de poisson, armés de dards et de boucliers en cuir ; des porcelettes (cauris) leur servent de monnaie. De vastes nuées de criquets déciment tout sur leur passage, périodiquement.

A l’embouchure du fleuve Sénégal, entre la Mauritanie et le Sénégal, une ville frontière sépare radicalement le monde des blancs et celui des noirs. Le marchand vénitien Cadamosto fait état de cette frontière en ces termes à la moitié du XVe siècle : « les hommes sont tous très noirs, grands, vigoureux et bien faits. La terre y est fertile, elle regorge d’arbres très élevés et de fruits de toutes sortes qui nous sont inconnus » ; ceci pour le sud, mais au nord de la même et seule rivière, les hommes y sont « tous maigres, de petite taille et le pays est sec et partout aride. » Le monde blanc y rencontre ici le monde noir sans rapports esclavagistes, c’est-à-dire dans la pure fraîcheur de la rencontre culturelle. Les récits portugais s’étonnent des femmes allant sein nu, de ces vaches sans robes rousses, tantôt séduits ou offusqués par l’exotisme des mœurs ou surpris de constater au contraire que les chiens y aboient de la même façon qu’au Portugal. Les monarchies africaines de l’époque, où des rois règnent sur d’autres rois inférieurs, demeurent bien modestes, comme le relate Cadamosto ; il n’y a pas de grandes villes ni de places fortes, uniquement des villages et des paillotes ; les populations y sont très pauvres. Les rois disposent d’autant d’épouses qu’ils le souhaitent et pratiquent l’esclavage. Il subsiste encore certaines missives entre rois noirs où l’un reproche à l’autre de ne lui fournir que des esclaves éclopés et malingres, incapables de travailler, ce qu’il juge bien peu contractuel. L’esclavage en Afrique ayant été pratiqué autant par les colons européens que par les peuples noirs eux-mêmes. L’équipage de Cadamosto avait tenté de se rendre au-delà du Cap Vert, là où personne avant lui n’avait dû s’y rendre, empruntant le fleuve Gambie, mais à cette latitude et en cette époque, les populations n’y avaient jamais vu de blancs et réagirent avec agressivité, convainquant le vénitien de faire demi-tour. Voilà qui nous paraît bien étrange d’imaginer que des noirs n’aient jamais vu de blancs de leur vie ou inversement ; on imagine le saisissement et la peur qui devait les prendre, à l’image de l’extraterrestre tant appréhendé (et redouté) par la science-fiction.

Robotique du Moyen-Age

On doit à Théophile la création pour son palais d’un platane en or peuplé d’oiseaux volant et chantant, sous formes d’automates. Bien avant René Descartes, les animaux-machines s’imposaient en marottes impériales à Byzance au IXe siècle. La salle Magnaura accueillera un trône automate capable de s’élever et de descendre et dont les motifs animaliers, lions, aigles et zôdias, se dressaient et rugissaient lors des réceptions. Selon les habitudes byzantines, celles consistant à s’inspirer des motifs et des idées du monde oriental, il est fort probable que ces automates existaient déjà à la Cour abbasside comme à la Cour fatimide. On y trouvait déjà des fontaines ornées de deux lions de style hellénistique, des kiosques musulmans sous forme de petits édifices isolés dans les jardins : salle de l’Amour, triclinium de la Perle, Mousicos, Camilas, ou encore Harmonie, et dont les murs s’ornaient de figures d’animaux, sinon d’hommes cueillant des fruits aux arbres. Peu s’en fallut que les Anciens ne disposassent de consoles de jeux…

La soumission par le martyr

La Chine impériale fut particulièrement cruelle dans ses traditions à l’égard des femmes. En Afrique, l’excision demeure un pendant tout aussi douloureux de mutilation du corps féminin qui s’ajoute à l’injustice naturelle des souffrances de l’enfantement et des menstruations. Comme si l’esclavage domestique et le servage patriarcal n’y suffisaient pas, certaines civilisations y ajoutaient des pratiques mortifiantes. Sans droits de propriétés, ni du choix d’un époux, privées d’éducation, la tradition chinoise leur imposait le supplice des « pieds bandés ». Dès l’âge de cinq ans, et jusqu’à treize ou quinze ans, les pieds des petites filles demeuraient bandés très étroitement de l’arrière à l’avant, contrariant leur croissance. La pression du bandage, maintenue de jour comme de nuit, nécessitait que les quatre petits orteils soient repliés sous la plante des pieds, empêchant toute stature normale, sans quoi, les os des orteils s’en trouvaient écrasés sous leur poids. Pour se déplacer, elles ne pouvaient faire autre chose que de se tenir sur leurs talons, le long d’une démarche malhabile et difficile. La croissance des pieds n’étant aucunement arrêtée par le bandage, la voûte plantaire finissait par se briser perpendiculairement par rapport au talon, interdisant pour toujours à la jeune fille de ne jamais plus pouvoir courir. Sitôt la fin de la croissance plantaire, la douleur cessait, mais les bandages demeuraient, ne serait-ce que pour épargner à la vue la déformation monstrueuse du pied.

Le prix de cette longue douleur revenait à faire un bon mariage, à se voir attribuer tous les mérites de la fille à marier et d’obtenir une excellente dotation. La mesure du raccourcissement était jaugée par les arrangeurs maritaux. Les mères enseignaient à leurs filles l’art et la manière de gérer au mieux cette atrophie délibérée : il ne fallait pas entraver la circulation sanguine au risque de générer du pus puis la gangrène, bien limer les ongles des orteils recourbés pour qu’ils ne pénètrent pas dans la chair, changer tous les jours le bandage afin qu’il maintienne une pression identique, bien les laver pour éviter les mauvaises odeurs, se masser les jambes afin de réduire quelque peu la douleur, porter de seyantes petites chaussures destinées à mettre en valeur leur difformité afin de plaire aux hommes. Sitôt la jeune fille mariée, sa vie ne se déclinait plus autrement qu’au gré des tâches domestiques ou du travail à la ferme. Avec ses muscles atrophiés, la fuite était impossible et la position debout, fastidieuse. C’est l’intégralité de la posture féminine qui s’en trouvait affectée. Inscription charnelle et même osseuse, de la position de soumission à son mari ou à sa maîtresse de maison.

Il faut remonter au Xe siècle de notre ère, sous la dynastie Song, pour trouver trace de cette coutume auprès de l’élite impériale. Les poètes chantaient la beauté de la démarche féminine ainsi entravée et déformée. Encore au XXe siècle, la pratique s’est perpétuée sans subir de critiques majeures par l’effet d’une censure de mœurs. Les femmes qui conservaient des pieds normaux s’en trouvaient ridiculisées. Passant très vite de l’élite urbaine à la paysannerie modeste, cette coutume fut plus durement vécue encore à la ferme où les femmes cumulaient cette mortification avec les durs labeurs des champs. La femme chinoise dut souffrir bien davantage que tout autre femme dans l’histoire, sinon les femmes à cou de girafe dont le moindre retrait des anneaux provoquait la mort immédiate. Avec le recul, on s’étonne que le Christ fut un homme…

Jésus Eleîmène

Au IIe siècle av. notre ère, le judaïsme, cumulant déjà près d’un millénaire d’histoires et de légendes au sein de l’Ancien Testament, connaît une crise de foi et d’identité importante. Les dissidences se multiplient à l’égard du temple de Jérusalem dont l’autorité doctrinale est remise en question. Parmi ces mouvements de dissension, on trouve la secte des esséniens, occupée comme nombre d’autres sectes, à ressusciter de l’Ancien Testament, des forces vives pour nourrir un judaïsme à venir. Dans les années 50, des archéologues feront cette découverte majeure dans des grottes situées à l’ouest de la mer morte dans la région de Qumrân, de manuscrits remontant au IIe et Ier siècles de notre ère, témoignant des activités de cette communauté. Les 800 manuscrits trouvés dans ces grottes n’ont pas tous eu le privilège d’être protégés au sein de jarres et ont souffert d’une grave détérioration. Ils contiennent toutefois suffisamment d’informations pour constater que les esséniens travaillaient sur une édition grecque de l’Ancien Testament, la Septante.

Le passage de l’hébreu au grec qui ouvre la Bible au monde hellénistique et lui assure un rayonnement inégalé, la contraint à une traduction modifiant légèrement le sens de certains mots. Traduire torah, qui signifie en hébreu « instruction, enseignement », n’a pas été traduit par le terme grec didachè mais nomos, ce qui appuie délibérément le sens de « loi » de « prescription ». Le traducteur juif a donc scrupuleusement choisi ses termes, modifiant légèrement la signification du texte original dans le sens voulu. Plus cocasse, pour traduire l’onction de Jésus, le fait qu’il est « oint » (mchh en hébreu) supposant le terme grec chriein, qui deviendra Christ, d’autres traducteurs hostiles aux courants chrétiens traduiront le même terme par aleiphein. Dans cette guerre des traductions, Jésus Christ a donc failli s’appeler Jésus éleîmène…

C’est par désaccord avec Jérusalem sur le calendrier et ses rites que les esséniens s’éloignent et s’installent dans la région de Qumrân. Auparavant, cette région servait de lieu de villégiature sous le Hasmonéens. On y trouvait un domaine agricole et des palmeraies. Alexandre Jannée (104-76) y consolida les forteresses existantes : l’Alexandreion situé dans la vallée du Jourdain, Machéronte au bord de la mer Morte, servant de poste avancé contre les Nabatéens, et l’Hyrcania, à la croisée des routes en direction de Jérusalem. Un torrent s’y écoule le long de la pente, des terres irriguées scintillent sous le soleil de Phasaelis, sans compter les bains et les jardins de Callirohé environnés de villas. Ce n’est donc pas sous la forme d’ascètes du désert que les esséniens s’approprieront ces lieux plus proches du paradis que de la pénitence, des palmeraies aux oasis d’Aïn Feshkha. C’est dans un imposant bâtiment de près de quarante mètres de long pour trente de large, à l’architecture monumentale, munie de deux tours apparentes, que s’installeront la quinzaine d’esséniens bien décidés à suivre leurs propres rites judaïques. Une citerne alimentée par le toit leur servira pour les ablutions avant d’être augmentées à mesure des succès de la secte, jusqu’à la confection d’un barrage. On suppose que le tremblement de terre en 31 avant notre ère les y déloge. La paysannerie et l’artisanat y étaient pratiqués ; on y trouvait un moulin, un four, une teinturerie, une blanchisserie, un lieu pour les repas communautaires. Le blé y était moulu, le raisin pressé et fermenté, des cendres furent retrouvées près d’un autel où se déroulaient les holocaustes, ainsi que des salles cultuelles dédiées aux prières et aux libations.

L’étude des manuscrits de Qumrân démontreront qu’en amont du christianisme, les esséniens se focalisaient déjà sur les prophéties d’Isaïe de l’Ancien Testament, annonçant l’avènement d’un roi juste. D’autres fragments, plus surprenants, évoquent un « dernier roi », le retour d’Elie, ce prophète mentionné dans le Livre des Rois qui gagnera les cieux dans un tourbillon et qui promit, lui aussi, un retour possible ; les esséniens évoqueront déjà une résurrection des morts, les prémisses de béatitudes évangéliques. En d’autres termes, les écrits qumraniens annoncent le messianisme apocalyptique qui fera la singularité du Nouveau Testament par rapport à l’Ancien. Le judaïsme est en crise et de nouvelles formes d’interprétations comme de rites voient le jour et se livreront bataille entre sectes distinctes : baptistes, johannites, pharisiens, saducéens, sabéens, mandéens, masbothéens, nazôréens. L’eschatologie s’impose comme la ligne centrale de cette effervescence théorique du nouveau judaïsme, mais la principale divergence qui s’imposera comme la marque des baptistes à l’égard des esséniens, revient à l’universalisme de leurs rites. Là où les esséniens réservaient la résurrection aux seuls adeptes de leur foi, aux pratiquants, là où le judaïsme se limitait strictement aux circoncis, les apôtres du Nouveau Testament abattront ces barrières ethniques, feront de tout homme quel qu’il soit un pécheur devant Dieu et permettront à qui le voudra de recevoir le baptême, de faire pénitence, de gagner sa résurrection après l’effectuation des rites de purification. Les baptistes incarneront ce changement radical de portée entre l’ethnocentrisme essénien, sinon l’élitisme sectaire, et l’universalisme chrétien.

Le prophète Elie de l’Ancien Testament est la figure à laquelle Jean-Baptiste s’identifie au point de s’habiller de la même tenue blanche que l’ancien prophète messianique juif ayant annoncé la venue un jour d’un Messie. Il est rapporté dans les textes que Jésus fut de prime abord un membre des baptistes avant de singulariser sa voie. C’est dire à quel point le chemin théorique qui devait faire de Jésus le prophète du christianisme fut longtemps préparé avant lui-même… Tous les acteurs du futur christianisme sont juifs et ne songent qu’à réinventer le judaïsme et non à rompre avec lui. Si Jacques, le frère de Jésus, est lapidé par les juifs du Temple, c’est précisément par cette trahison à la loi mosaïque que représente l’abandon de la circoncision au profit d’un baptême universel. Jacques est lapidé au cœur même de Jérusalem et les apôtres condamnés à fuir. La position des baptistes et des apôtres est à ce point nouvelle que les juifs sont tués par des juifs et que Paul, le romain, est arrêté et tué par les romains. Il est plus que dangereux à cette époque que de tergiverser entre les dogmes établis. Paul fut au final l’évangélique le plus éloigné culturellement du judaïsme premier, de par sa culture hellénique et sa nationalité romaine. Etienne sera lui-même assassiné en raison de sa lecture grecque du judaïsme, sensiblement différente de l’hébraïque. La fracture engagée à cette époque entre le judaïsme traditionnel et la nouvelle foi universaliste, aboutira longtemps après la disparition des protagonistes du Nouveau Testament, sur une Ecclésia (école) nouvelle, indépendante de son judaïsme originel. A cette issue, ni Paul, ni Jean, ni même Jésus, n’en auront eu la moindre intuition, sinon à prendre l’Apocalypse de Jean moins comme une eschatologie que comme une apothéose. Il faudra toutefois attendre les travaux de Marcion et des marcionites au IIe siècle pour voir l’apparition d’une exégèse strictement chrétienne, débarrassée de toute référence au judaïsme, à l’Ancien Testament et à la loi mosaïque. C’est en voulant révolutionner la tradition hébraïque qu’une religion nouvelle fit son apparition.

Le judaïsme ayant rejeté le baptisme et ses différents courants comme hérétiques à la parole de Moïse et d’Abraham, il aurait dû selon toute vraisemblance, s’éteindre faute de légitimités, avec ou sans Jésus. Ce d’autant plus qu’en marge du christianisme naissant, Rome connaissait une présence bien plus importante et répandue du mithriacisme. Sénèque s’en lamentait déjà sous Néron, dont il était premier ministre après avoir été son précepteur, déplorant les dévotions faites à la divinité égyptienne Isis ou à la phrygienne Cybèle, au détriment du panthéon romain. Sur le Champ de Mars trônait en effet le temple d’Isis Campensis, parmi le plus beau de Rome où la religion égyptienne y déployait son culte, ses rituels de purification, ses douze robes de consécration, son identification des fidèles à Osiris, invités à mourir pour lui et à renaître à une vie nouvelle. Cybèle, la Grande Mère des dieux rejoindra ce prestigieux panthéon lors de la seconde guerre punique, l’empereur Claude instaurera sous son règne les premières fêtes printanières des Hilaria, Antonin unira pour son compte Cybèle et Attis dans la célébration des Vicennalia afin d’apporter à Rome la prospérité tant espérée. Des processions tapageuses sillonnèrent la ville du 25 au 27 mars, dont des journées de deuils aux funérailles d’Attis, puis vint la résurrection du dieu, avant qu’une dernière procession plus solennelle ne rejoigne le ruisseau de l’Almo pour y baigner la statue de Cybèle avant de  la ramener au Palatin.

Au moment même où disparaissent les premiers apôtres des Evangiles, à la fin du premier siècle, la divinité perse s’est implantée dans maints quartiers de la puissante Rome. Sur l’Aventin comme au Janicule, et jusqu’au Palatin voisinant le temple des Césars, on danse pour Mithra. L’empereur lui-même sacrifiera au rite autour des autels et du soleil d’Emèse, un bétyle noir. Le grand sanctuaire de Santa Prisca ainsi que le Mithreum sous l’actuelle basilique Saint-Clément témoignent encore de cette implantation.

Les guerres puniques ont contribué à générer un fort cosmopolitisme au sein de l’empire et la faculté d’intégration du peuple romain en a intégré jusqu’aux croyances étrangères. Les juifs avaient leurs quartiers, pauvres et mal famés pour l’essentiel, ils auront aussi en cette période leurs insurrections, celles des zélotes, farouchement réprimées ; d’autres généreront des troubles aux noms de Christos, et la répression aidant, l’empire sera secoué par la guerre des juifs, contée par le célèbre érudit Flavius Josèphe, à l’issue de laquelle, en 70 de notre ère, après un terrible siège, le temple de Jérusalem sera détruit.

Secoués autant par les guerres que par les épidémies, ébranlé par les complots politiques et la tyrannie de certains césars, les dieux romains s’effritent dans l’esprit des fidèles. Sont-ils devenus sourds ? Nous ont-ils abandonnés ? La brèche est ouverte pour que le dieu de l’étranger puisse apporter avec lui une foi nouvelle et confiante, une nouvelle espérance. A cette fin, le culte de Mithra avait maints avantages : il célébrait des vertus déjà glorifiées par la fides romaine, la bravoure martiale, l’amitié virile, notamment. Naguère, dans un passé millénaire, Hittites et Hourrites y trouvaient déjà l’occasion d’un contrat, d’une parole donnée ; dieu de l’aurore et gardien des troupeaux, du droit, des victoires et de la prospérité. Au premier siècle de notre ère, le puissant dieu perse se mue en divinité des mystères, colporté chez les romains par les pirates ciliciens, aux ascendances achéménides dont le prestige dynastique était encore vivant. Ce culte du contrat, du serment et de l’ordre, lancé de plein fouet contre l’empire romain par des officiers perdus de Mithridate Eupator, attirera le romain comme le poisson l’hameçon. Le culte de l’ennemi deviendra leur et la nouvelle foi se répandra des pirates aux hauts fonctionnaires romains, comme une traînée de poudre (pourtant non encore inventée par la Chine), avant de se disséminer jusqu’aux esclaves, affranchis, artisans, commerçants, le long des grands axes économiques et militaires, dans les ports comme à la ville. Il remontera jusqu’à l’empereur Commode, fervent initié, puis Dioclétien, Galère et Licinius placeront leur règne sous le patronage de Mithra.

On y sacrifiait un taureau, symbole de la force vitale, sous la lune, cernée par les ténèbres qui la menacent ; on se réunissait en petits groupes pour y partager le pain et le vin, comme en une étrange similarité d’avec l’eucharistie chrétienne. Un savant alliage de mythologie, de philosophie, d’astrologie grecque et de vitalisme cosmique répondait au besoin mystique de toute une époque. Au point d’ailleurs que Renan écrivait : « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. » De fait, la concurrence entre le christianisme et la secte païenne sera effective et les Pères de l’Eglise accuseront le rite impie et ténébreux de s’imposer en imitation frauduleuse du christianisme. Les chrétiens traqueront, détruiront à coups de haches et de marteaux, les autels et les lieux de culte, les idoles, du paganisme rival et pourtant si proche, outre la consécration du pain et de l’eau, de ce dieu sauveur, fêté le dimanche, autour d’un repas et d’une communion au Sol Invictus, le soleil invaincu. Seule la conversion de Constantin au christianisme au IVe siècle, permit à ce dernier de remporter la bataille cultuelle par la force de l’Etat et de sa répression à venir, sans laquelle, la minorité chrétienne n’aurait jamais pu l’emporter sur le succès du dieu perse en pleine décadence romaine. Et le monde alors, eût été mithriaste…

Pâques en saison, Noël au dicton

Impossible, même pour un empire, de changer du jour au lendemain des millénaires de pratiques cultuelles, qui plus est, lorsqu’elles sont bien alignées sur les cycles naturels. La Pâque juive qui préexistait sera recyclée par le christianisme en une interprétation différente ; là où les hébreux fêtaient le passage de l’ange au-dessus des maisons (pascha), les chrétiens modifieront le terme grec par celui de paschô (je souffre), symbolisant désormais la Passion du Christ. Quarante neufs jours au terme desquels, la fête de la Pentecôte, en consacre le cinquantième jour. En 325, le concile de Nicée sépare la date du 14 nisan propre à la Pâque juive avec celle de la Pâque chrétienne désormais fixée au premier dimanche de la pleine lune qui suit l’équinoxe de printemps. Dans le courant du IVe siècle, l’Ascension est elle-même fixée quarante jours après Pâque. Le jeûne étant pratiqué par toutes les mouvances religieuses de l’Antiquité, il sera lui-même transformé en carême pour les quarante jours précédent Pâque. Les premières fêtes chrétiennes étaient surtout dévolues aux martyrs, au culte des morts ; elles étaient fêtées par l’ensemble du monde gréco-romain ; on organisait volontiers des banquets près des sépultures alors qu’on imagine mal aujourd’hui bâfrer dans un cimetière… Le culte des saints apparaît vers la fin du IVe siècle, avec la translation et le partage des corps, ainsi que le culte des reliques. Les pèlerinages apparaissent dans le même temps, au mont des Oliviers à Jérusalem, à Bethléem, dans la grotte où prétendument le Christ naquit et où Origène s’était déjà rendu un siècle plus tôt. Les lieux saints vont ainsi se démultiplier, voyant s’édifier à chacun de leurs maillages, de somptueux édifices.

C’est l’empereur Constantin lui-même qui instaure le congé dominical, inexistant à l’époque. On célébrait par le congé les grandes fêtes de la romanité, les calendes, l’anniversaire de l’empereur, celui de Rome puis des deux Rome, du Tibre et du Bosphore, à quoi il faut ajouter les fêtes régionales propres à chacune des régions de l’empire. Le congé hebdomadaire fut donc parfaitement novateur mais considéré encore comme jour du Soleil. La naissance du Christ un 25 décembre se célèbre au même moment, comme incarnation de Dieu sur terre, et deviendra Noël dès le concile de Nicée (325). Elle coïncidait peu avant avec la fête juive des Cabanes en automne ; l’empereur Aurélien (270-275) fera du 25 décembre la fête du Sol Invictus, puis vers 336, la fête se déplace au 6 janvier pour l’Epiphanie, le Christ devenant le vainqueur des ténèbres et le soleil invincible. Sans rien y toucher en raison de sa simplicité, Constantin récupère le calendrier païen, au détriment du judaïsme, et pas davantage le grec et ses décades ou le latin avec ses calendes, nones et ides dont les mois sont irréguliers ; il conserve le calendrier planétaire de l’époque où les planètes permettent de nommer les jours, jusqu’au samedi (Samstag, Saturday, jour du Sabbat) inspiré de Saturne. On y ajoute le dimanche (Sunday) en jour du Soleil, et bientôt du Seigneur. Il va de soi que l’organisation du temps chrétien s’est effectuée concomitamment avec les antiques fêtes païennes qui, jusqu’au Ve siècle, poursuivaient leurs variétés et leurs exubérances. Elles seront progressivement interdites, non sans décrets contradictoires en raison de la tristesse générée dans le peuple lors de la suppression de fêtes éminemment populaires.

Si la gladiature ne résiste pas au nouveau monde chrétien et disparaît au Ve siècle, de spectaculaires chasses ont toujours lieu dans les amphithéâtres, de même que les courses de char fort courues à Byzance. La déesse du divertissement, Némésis, demeure copieusement fêtée par de grands banquets où l’on apprête l’oie rôtie et où l’on se repaît d’œufs. Némésis s’était en effet transformée en oie pour échapper aux attraits de Zeus qui, par un acte de zoophilie assumé, succomba aux charmes de la déesse y compris sous sa forme ailée et en pondit plusieurs œufs d’où naquirent Castor et Pollux, Hélène et Clytemnestre. Face à la grande popularité de certaines fêtes païennes, le christianisme dut s’adapter, et il va de soi que les traditions des œufs comme de l’oie rôtie, proviennent du paganisme et non du christianisme. Ainsi Sainte Agathe ne fit qu’incarner ce qui préexistait en Isis, déesse de la Navigation. Saint Euplo incarna la fête du 12 août, naguère sous le patronage de la déesse de l’Allumage des lampes. L’Assomption de la Vierge du 15 août remplaça sans trop de soucis celle, païenne, du 12. La fête de Maïoumas, originaire de Gaza, célébrant quelques victoires, se déroulait sous forme de baignades et de sensualités bien peu chrétiennes, et souffrit de ce fait certaines interdictions mais fut finalement tolérée et encore d’usage au VIIIe siècle à Byzance. L’adoration du trône vide de l’empereur, l’étimasie, perdura également dans le christianisme sous sa forme initiale, face à un trône vide orné de coussins et d’emblèmes impériaux.

Pour l’anecdote, et afin de bien souligner la nature ou l’origine éminemment païenne du calendrier chrétien, Paul le Silentiaire, officier de la cour de Justinien, dans sa description des fêtes prévues pour l’inauguration de Sainte-Sophie à la Noël 562, égrena tout un chapelet de cérémonies anciennes remontant à l’Antiquité tardive incorporées aux nouvelles formes de la liturgie chrétienne, comprenant processions, chants et jeux de lumière. C’est moins par interdiction générale que par incorporation que le christianisme imposa ses symboles et sa philosophie en une nouvelle civilisation. Et c’est ainsi que l’oie impie, sinon l’œuf que l’on se charge désormais de cacher, ne cessent de faire des omelettes sur le nimbe des saints.