Linda Maria Baros est une poète traduite dans quarante langues, décorée de plusieurs prix dont le Prix de la Vocation (2004) et le Prix Apollinaire (2007), et qui a fait paraître tout récemment son dernier recueil, La nageuse désossée : légendes métropolitaines, au Castor Astral (2020), lui-même décoré de plusieurs prix depuis sa parution. Linda Maria Baros montre ici le courage qu’elle a de prendre le monde contemporain à bras le corps, comme Houellebecq, retirant au poète masculin le privilège testostéronique de parler vrai, de parler cru, et de chanter sans filtres, la cruauté de la société contemporaine. Nous vivons en effet une époque inhumaine où seul le matériel, le virtuel, la robotique, le transactionnel, les intérêts égoïstes, ont voix au chapitre – y compris dans les relations humaines qui demeurent de strictes relations, de pures ressources, dont on peut sans honte gommer le qualificatif « humaine », puisque désormais révolu ; au point que nous n’imaginions pas que la haine pouvait suffire à créer du lien social. La haine est un liant, et elle remplace parfaitement la civilité, qui demande trop d’efforts, dans sa capacité de créer du lien. Oui, oui, la haine est un phénomène de cohésion, pour ne pas dire de groupe – n’est-ce pas ce qui sédimente le plus entre elles, les factions, les familles, sans évoquer les partis politiques ?

L’ouvrage de Linda Maria Baros est donc un vaste catalogue de violences, physiques, mentales, morales, relationnelles, affectives, solitaires, sociales et politiques, pour ne pas dire tantôt géopolitiques, partagées par notre époque. En quoi c’est un recueil d’actualité et non de projections idéales. L’amour n’étant plus réservé qu’aux animaux, comme chacun le sait, à se demander d’ailleurs si l’animalisme ne serait pas lui aussi un anti-humanisme… Dans un style très élaboré, à la fois lyrique et austère, coupant, décapant, la nageuse se désosse avec grâce plutôt qu’avec grossièreté. Toute sa tendresse est ici dans son style, qui ne blesse qu’en effleurant. Son combat est une poésie, c’est-à-dire qu’il se suffit du fleuret pour toucher juste. Transparaît également les affres de la condition féminine qui se surajoutent à celle de la condition humaine, et il faut bien le dire en l’état, que les hommes ignorent tout une part du maléfice, exclusivement réservé aux femmes par la nature et par la civilisation. Et pourtant, même dans l’enfer métropolitain, l’enfer féminin demeure bien plus doux, bien plus tendre, que le masculin. La douleur serait-elle porteuse de grâces pour un sexe faible qui montre ici sa plus grande force par sa tendresse même ?

« Tout comme cette lumière qu’on exfolie de la rétine
            dans un sous-sol occulte, un projecteur dans les yeux,
            c’est ainsi que j’imagine la mort de la poésie.

Puisque ce n’est pas la combustion de la mort qui noircit
les os, mais, encrassés, le code de barres et les foreuses
                                                                       des décorations,
les verres que les invités lancent, joyeux, jusqu’au plafond
                                                             -	Phosphorescents ! – 
             et les musiciens sauvages qui viennent les attraper 
                                                              avec leur bec.

C’est pour cela que j’écris le meilleur poème
                                                                que je puisse écrire.
Le poème qui trépane, brise les sutures en surjet
              et laisse ses artères, comme des tuyaux
              sous pression, se débattre, libres, autour du cou.
                           Qui taillade les poignets de l’air
                                             et en libère les dieux, les pierres."