Toute l’Europe, pour ne pas dire le monde entier, s’émeut du sort de l’Ukraine actuellement sous les tirs et les bombes de l’armée russe, tel un vieux cauchemar devenu mauvais réveil d’une géopolitique aussi vieille que la Mésopotamie et que l’on a toujours eu tort de considérer comme révolue. Tout ce qui est propre à l’homme ne cesse de revenir éternellement, en bien comme en mal, et la guerre en fait hélas partie. Les conflits de territoires, les guerres d’empire, de l’est à l’ouest, du nord au sud, perdureront. Le conflit ukrainien replace au-devant de la scène les problèmes de sémantiques de la politique internationale. Les atlantistes dégainent à nouveau leur appareil conceptuel, très éprouvé mais toujours utile, à savoir que la Russie est coupable de piétiner le droit international, et à ce titre, mérite de la part des Etats-Unis comme de l’Union européenne, des sanctions adéquates. Il n’est rien à redire jusque-là, mais on ne devrait pas faire oublier que le droit international a cette fâcheuse habitude que de permettre beaucoup aux occidentaux dans leurs extensions territoriales ou commerciales et peu de choses aux autres intérêts géopolitiques. On agite donc faussement l’idée d’un droit objectif, dépourvu de tout nationalisme intéressé, alors qu’il fait la part belle à ceux qui l’ont édifié au détriment des « colonisés » de l’ancien tiers-monde. Le droit international est un droit atlantiste et européanocentré qui prétend, par son universalité, s’imposer partout sur la planète de sa candeur humaniste. Il va de soi que les Etats orientaux ou non occidentaux, n’en sont pas dupes, et Poutine pas moins qu’un autre. Le président russe sait très bien que derrière le droit international se trouvent les intérêts occidentaux, ces derniers étant tout autant expansifs que ce qui lui est reproché outre-Atlantique.

Si on devait s’en tenir à cette réalité, à savoir que l’extension de l’OTAN aux portes de la Russie, au mépris des accords de Minsk, a poussé le président Russe à piétiner de son côté le droit international, il est certain que de tous côtés,  le respect du droit que chacun brandit pour justifier l’extension de son empire, est dévoyé, car les Etats-Unis n’ont jamais respecté le droit international lorsqu’il s’est agi de bombarder l’Irak ou d’œuvrer en Syrie comme en Libye. La puissance russe fonctionne en miroir de celle des Etats-Unis, mais tout est fait pour faire passer le président russe pour plus diabolique que ne l’est le Pentagone américain. L’ancienne guerre froide entre les deux grands empires se faisait elle aussi à grands coups de droits, de législations, jusqu’à ce que, en auxiliaire de la puissance, le droit ne soit rien d’autre qu’une guerre sans armes contraignant une des parties à s’en servir. Nous ne nous laisserons donc pas abuser par le neutralité du droit sur un plan géopolitique, car à cette échelle macroscopique, le droit est un rapport de force comme un autre qui peut à tout moment dérailler. Si Poutine a tous les torts de son côté, et c’est le cas, c’est pour d’autres raisons que la seule violation d’un droit aux intérêts bien comptés.

Ce n’est pas à grands coups de moralines que l’on résoudra ou comprendra l’équivoque entre la Russie et l’Ukraine, indépendamment des appétits impériaux des grands frères ennemis de la géopolitique du XXe siècle. L’ouvrage de l’universitaire Alexandra Goujon, L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre, nous en dit plus sur l’origine du conflit identitaire ukrainien. Les anciens slaves qui se partageaient la région au XIIe siècle, appartenaient à plusieurs ethnies dont les Rous de Kiev, dont la parenté étymologique paraît renvoyer à celle de Russes, sauf que l’empire russe n’existera pas avant le XVIIe siècle. Bien évidemment, la Russie revendique cette filiation pour se définir comme existante dès cette lointaine époque. Pas plus que les gaulois n’eurent la moindre idée des français, les Rous n’eurent la moindre idée des russes. Seule l’appartenance aux slaves coïncide avec l’origine commune des ukrainiens et des russes, mais pas les russes en tant que peuple clairement défini.

C’est à partir de 1654, dès le traité de Pereïaslav, que la région est placée sous protectorat russe, permettant au jeune empire de se revendiquer d’une unification de la Rous, là où les cosaques n’y virent qu’un accord militaire préservant leur autonomie. C’est dès cette époque que la Russie et l’Ukraine partagent leurs destinées. Des guerres incessantes vont faire rage sur le territoire, entre la Pologne et la Russie, avant que le patriarcat de Moscou ne la domine en 1686. Les cosaques zaporogues continueront de vivre au sein de la tradition ukrainienne sous la forme de libre guerriers, et sont toujours fêtés aujourd’hui en Ukraine où ils tiennent des associations culturelles et des formations paramilitaires. Les cosaques défendront le territoire ou collaboreront faute de mieux, comme ils le firent avec le tsar, mais ils résisteront aux polonais ou tels les cosaques anticommunistes, en partie, à l’URSS.

Ce sont ces mêmes descendants de cosaques qui nourrissent encore aujourd’hui le patriotisme ukrainien, s’imposant en défenseurs du pays, de sa liberté comme de son autonomie, sans évoquer leur goût pour l’organisation confédérale de leurs autogestions passées. L’Ukraine deviendra durant le XIXe siècle le grenier à blé de toute l’Europe et le principal moteur économique de l’empire, avant que l’industrialisation forcenée ne se consacre à la houille, dont un des bassins houlier portera le célèbre nom de Donbass. Le compagnonnage entre l’Ukraine et la Russie est donc évident, elle sera sous domination de la Russie durant des siècles, du XVIIe siècle à 1991, lors de la chute de l’Union soviétique, à l’exception de quelques courtes transitions.

Les bienfaits de cette union ne sont pas évident puisque le servage et la pauvreté furent le sort le plus commun pour l’Ukraine sous domination tsariste, avant que la révolution de 1917 n’entérine la NEP qui saccagera littéralement la région en provoquant de grandes famines et des réquisitions de blé qui priveront toute l’Europe de cette précieuse exportation. La collectivisation forcée de Staline en 1929 provoquera un effondrement de la production et des révoltes paysannes. Les famines feront mourir six millions de personnes, sans que la nourriture exportée ne soit redistribuée pour sauver ces populations, l’éradication de ces contestataires n’étant pas sans profits pour le régime stalinien. Ce drame national est symbolisé en Ukraine par l’Holodomor, génocide par la faim, dont la mémoire bien évidemment s’oppose à la vision enjolivée proposée par le nouvel impérialisme russe.

Voltaire résumait très bien le drame du peuple ukrainien dans son Histoire de Charles XII : « L’Ukraine a toujours aspiré à être libre ; mais étant entourée de la Moscovie, des Etats du grand-seigneur et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur, et par conséquent un maître dans l’un de ces trois Etats. Elle se mit d’abord sous la protection de la Pologne qui la traita en sujette ; elle se donna depuis au Moscovite qui la gouverna en esclave autant qu’il le put. » Ainsi, bien qu’elle dût en payer le prix fort, l’Ukraine n’a pas connu qu’un seul protectorat ; l’Ukraine a mainte fois changé de maître et l’Europe actuelle apparaît en effet la moins hostile et belliqueuse des partenaires possibles, tout en étant la plus développée économiquement, au grand dam de Poutine.

La révolution de Maïdan fut sincèrement populaire et de grande ampleur, et les changements opérés par la société civile se sont imposés jusque dans la sphère étatique, à force de rassemblements et de contestations. Au final, l’ancien humoriste et acteur Zelensky fut élu démocratiquement, suite à un élan populaire allant dans le sens d’un changement amorcé par les ukrainiens eux-mêmes. Les territoires séparatistes demeurent minoritaires et pour la majorité des ukrainiens, l’identité ukrainienne supplante désormais l’identité russe, jusqu’à la langue elle-même, puisque le russe ne cesse de reculer dans sa représentation nationale. Les accusations de guerre civile interne et de gouvernement nazi faites à l’égard de l’Ukraine par la Russie n’ont pas de réalité tangible sinon des faits marginaux ; il s’agit d’un prétexte pour réagir à l’encontre d’une soi-disant attaque de l’identité russe par le monde occidental et justifier ainsi l’intervention musclée de la Russie dans le sens de la reconquête de ses anciens territoires.

Face à la construction européenne, Vladimir Poutine a depuis longtemps construit l’alternative : la création d’une Union économique eurasiatique destinée à ramener dans son giron les pays reliés à l’histoire de la Russie, notamment par la proposition d’une union douanière avec la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan. L’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie n’ont toutefois pas jugé profitable pour leur avenir de rejoindre l’influence de la Russie et c’est en toute souveraineté, que ces Etats naguère soviétiques, optent aujourd’hui pour l’entrée dans l’Union européenne. L’offensive de la Russie est donc un aveu d’impuissance, car le sort en est jeté : le président russe n’est pas parvenu à ce jour à rendre la Russie attractive et désirable à ses anciens sujets, qui s’en détournent de plein gré. L’impatience d’un vieux monarque à réaliser son rêve sans en avoir les moyens ni le temps, rétablir une grande Russie face à un empire américano-européen désormais à ses portes, l’aura poussé à brûler toutes les étapes légales pour recourir à la violence armée. Or, on ne peut lutter contre l’histoire avec des armes, puisque l’histoire, aujourd’hui, c’est que le peuple ukrainien ne se sent plus russe, mais ukrainien d’abord, donc nationaliste et souverain, plus enclin à trouver un essor économique et une paix démocratique auprès de l’Union européenne que sous sa férule.

La presse européiste chante en cœur le couplet d’une guerre redonnant tout son sens à l’Union, car la cohésion européenne serait ainsi soudée par son union contre la guerre, contre la tyrannie des tyrans et leurs caprices funestes, ramenant l’Europe à ses fondamentaux : sa construction pacifique comme rempart à la guerre. La scène serait en effet merveilleuse si les fondamentaux de l’Union n’étaient pas en porte-à-faux d’avec les aspirations des peuples de l’est. Il faut bien écouter le discours de Vladimir Poutine, fustigeant le nationalisme, qu’il déteste, et qui se trouve être son point commun avec les européistes. Poutine hait le nationalisme, l’indépendance, la souveraineté, les traditions culturelles et identitaires insubordonnées à la Russie. L’Ukraine revendique son identité, son indépendance politique, sa liberté de nation libre, à l’encontre des ennemis des nations que sont précisément les empires, dont Poutine est l’incarnation contemporaine avec la Chine. Si les pays de l’est tournent désormais le dos à l’autocratisme russe, ils ne se laisseront pas faire non plus par l’empire américano-européen lorsque ce dernier exigera d’eux de renier le nationalisme pour lequel ils se seront battus et d’appliquer un droit apatride, hostile à toute identité juridique et donc, culturelle. A moins que l’Union ne devienne à terme confédérale, mais nous assistons bien davantage à une dérive centralisée et autoritaire d’une Commission non élue, ne s’embarrassant plus ni de ses traités, ni de son parlement, et qui n’a pas l’air de voir en l’horrible dictateur russe des points communs très dérangeants quant à leur détestation commune des nations.

Défendre l’Ukraine, c’est soutenir un peuple qui défend sa nation, sa culture, ses traditions, sa vénération du cosaque zaporogue, symbole du libre-guerrier, portant un message de liberté, d’indépendance nationale et d’organisations politiques confédérales et autogestionnaires, historiquement parlant, impropres à la soumission d’un tsar, mais susceptibles de donner aussi des leçons à l’Union européenne.