Julien Sansonnens nous offre avec Septembre éternel, un très beau roman, aux Editions de l’Aire. Une belle écriture, sobre et exigeante, au service d’un récit à la fois générationnel et historique. Le verbe est clair et la parole, forte. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur une citation d’Albert Camus, grand réfractaire devant l’éternel, soulignant la conjonction évidente entre la médiocrité idéologique d’une époque et son extrême fébrilité, le prix à payer pour son immaturité revendiquée : la peur, l’angoisse, la fuite, la honte, la culpabilité, non seulement d’être soi, mais d’aimer comme de ne pas aimer, de créer, d’exister, d’éprouver de la joie comme des sentiments, le tout générant une violence et une inhumanité croissante dans les rapports humains. En étant soi-même son propre ennemi, l’autre est également notre pire adversaire. Lorsque Camus envisageait les termes du Premier homme, il annonçait le règne du dernier des hommes, celui qui consacre, disons-le à la manière de Nietzsche, le règne des contempteurs.

La première scène fait quelque peu écho à la dernière, celle d’un vieux commerçant naguère exemplaire, plongé dans l’effondrement de la société française et qui, après une vie entière d’un honnête et laborieux travail, fruit d’une époque encore prestigieuse, ne recevait pour sa retraite pas même le nécessaire pour subsister, et qui, au beau milieu d’un square de Pontarlier, décide un jour de se tirer une balle dans la tête au vu de tous. L’événement attirera l’attention des médias, par sa nature spectaculaire, ostensible, alors que le suicide est une banalité de l’actualité, généralement accompli dans le plus grand secret. Semblable en cela au petit commerçant s’immolant par le feu à l’origine du printemps arabe, ce fait divers agira en déclencheur d’une prise de conscience collective des catastrophes qui n’avaient pas cessé depuis de s’accumuler en France : désindustrialisation, paupérisation, chômage endémique, menaces d’épidémies (SIDA, SRAS), attentats islamistes, manifestations de gilets jaunes, accroissement des SDF, agriculteurs exténués par les cadences infernales de la tertiairisation de leurs activités, la vaine lutte contre les multinationales, le harcèlement des normes européennes les plus pointilleuses, la concurrence déloyale entre producteurs étrangers par absence de protectionnisme, autant de calamités quotidiennes qui s’ajoutent à l’effondrement du lien social, par rupture associative, divorces et célibats.

L’arrière-fond du roman est posé à l’image des événements d’une vie entière, celle du protagoniste, Marc Calmet, dont la jeunesse commence avec la fin des années soixante, celle des trente glorieuses, prélude à un long effondrement civilisationnel parcourant tous les domaines d’une société. Le personnage principal, plus âgé que son auteur, se remémore son passé, les transformations qui se sont opérées dans la société qu’il ne reconnaît plus ; il se rappelle la lutte contre le Front national sous l’ère mitterrandienne, dont il réalise aujourd’hui à quel point elle fut improductive et pour tout dire, un formidable moyen de diversion du mécontentement politique. Dans ce décor de décadence politique et sociale, les émeutes et les contestations finissent par s’organiser d’elles-mêmes, à la suite des drames humains venant émailler l’apparente indifférence de la collectivité. Marc Calmet se remémore son passé de militant, comment il est entré au PS dans les années 70, comment il en est sorti après la conversion des socialistes au néolibéralisme qui allait tout emporter sur son passage. Il évoque ses idéaux de jeunesse, ses relations militantes, ses amitiés circonstanciées, ses relations successives, la vie musicale et culturelle, les grandes messes des concerts de l’époque, dont certaines figures marquantes à un niveau historique, fédérant autour d’elles, une sensibilité nationale.

Profondément désabusé par son passé pour le moins stérile, voyant sa vie personnelle se déliter au même titre que son propre pays, Marc Calmet assiste en son âge mûr, à la résurgence d’un mouvement social inattendu en plein cœur de la société individualiste générée par l’américanisation de l’Europe. Le collectif ayant été dissous par la concurrence généralisée, les communautés allaient désormais apparaître pour se scinder plus encore, et accoucher d’autant de communautés, chacune avide de lutter contre celle lui faisant face. Le nouveau monde économique avait accouché d’une infinité de désunions dont l’aboutissement le plus extrême recouvrait la haine de son rival, du membre de sa propre famille jusqu’à son voisin de palier, quand il ne s’agissait pas du passant sur le trottoir, ou du quidam assis sur la banquette du bus. Les mouvements politiques de ce nouveau monde suivront : le féminisme allait faire de tout homme un ennemi potentiel, la moindre religion allait faire d’une autre qu’elle son ennemie, la gauche et la droite n’allaient plus juger autrement que sur l’interdiction de l’autre du débat démocratique, les classes sociales elles-mêmes ne pouvaient plus que se haïr les unes les autres, les gros détestant les maigres ou inversement, les noirs les blancs, les féminins les virils, les incultes les cultivés, les métalleux les punks, les marginaux les mainstream, etc., jusqu’à la désagrégation complète de la société comme de ses mœurs. Et c’est de ce chaos de désunions qu’est pourtant surgie in extremis  la colère unie d’un peuple à l’égard de la politique qui lui sert désormais de chemin de croix.

Le récit marie à merveille l’analyse politique et sociologique par un effet d’immersion complète dans la vie de ce jeune homme qui découvre dans le courant des années 70, les nouvelles musiques en vogue, le rock, puis le métal, la chanson populaire, dont Sardou se démarque par ses scandales et ses textes politisés prenant le contre-pied de la doxa gauchiste du moment ; on y voit défiler les années Giscard, la fin du gaullisme, les années Mitterrand, puis la montée arrogante de Jacques Chirac. La grande tromperie mitterrandienne y est dépeinte dans sa crudité : de belles promesses, un souffle de changement inédit pour la Ve République, et en réalité, le triomphe et l’avènement du néolibéralisme américain et de la société de contrôle ; la mise en place des guerres pour la liberté des peuples, au nom des Droits de l’Homme, et qui permettront au néo-colonialisme occidental de faire ses affaires tout en prétextant les mains propres. Bernard Tapie en figure emblématique de la nouvelle gauche affairiste.

Le roman explore ainsi le passage de toute une époque, des années 60 à nos jours, par le biais d’un récit de vie presque anodin, de sa jeunesse à l’entrée dans l’âge adulte, des préoccupations politiques, de l’engagement au désengagement, dans ses relations hommes-femmes, ses tensions amicales, entre divergences et incompréhensions, exploration de la sexualité et des fantasmes à l’ère d’Internet, des réseaux sociaux aux sites érotiques. On songe en effet à Houellebecq, cité dans le roman, mais en bien moins complaisant. Le roman pèse son poids d’amertume et de nostalgie, mais il le fait à dessein et en s’appuyant sur des faits connus de tous – presque vécus par tous. En quoi il demeure un roman lumineux puisque seul le qualitatif le rend nostalgique et qu’à démontrer ainsi l’affaissement sociétal et culturel, on ne peut que pencher soi-même pour le retour du qualitatif. Le réactionnaire est celui qui souhaite rétablir un ordre ancien ; le progressiste souhaite une amélioration qualitative par rapport au passé. Nombre de progressistes ne sont donc nullement progressistes lorsqu’ils soutiennent des évolutions qui aboutissent sur plus de maux qu’il n’y en avait par le passé. Le changement est exempt de jugement et il peut très bien se décliner positivement comme négativement. Lorsque l’on se situe en une époque où le qualitatif est au passé, en art comme en science, le vrai progressiste devient nostalgique à défaut de réactionnaire. En attendant mieux.

Marc Calmet est donc un progressiste de gauche perdu au milieu d’une gauche dévoyée, à nouveau idéologique comme au bon temps de l’Union soviétique et de la Révolution culturelle, le goût du sang en moins – pour l’instant. Un progressiste isolé au milieu d’une époque où tous les géants de la chanson, de la musique comme des arts et de la politique, ont disparu, cédant au bilan de mai 68 un goût pour le moins amer. Jouir sans entraves aura été la scie sauteuse de toute abnégation dans une œuvre exigeante et passionnée. Seul le travail acharné permet l’œuvre de qualité, et non le divertissement entre potes, les loisirs (au sens américain du terme) et la fête (au sens décérébrée du terme). Toute création suppose un art approprié dès l’instant où elle fait du labeur, l’occasion d’un dépassement perpétuel vers un absolu ; la génération libérée a oublié que le labeur n’était pas le propre des prolétaires mais aussi des artistes, et qu’on ne bâtit pas la chapelle Sixtine en organisant sauteries et lambadas. Le roman montre très bien que le numérique, dans tous ses aspects ludiques, est une formidable diversion de toute forme de réflexion comme de créativité. Mai 68 fut moins l’occasion de la liberté artistique que de la débauche improductive, bien vite devenue mercantile et consommatrice.

Rien ne semble pour l’heure arrêter cette course folle de la déconstruction qui entraîne tout avec elle à destination du nihilisme ; sinon ces constructions intimes, pour autant qu’elles tiennent, qui, de la famille aux amis, de l’amour aux camarades, viennent reconstituer du lien là où ne réside plus que la guerre permanente en guise de cohésion sociale. Ce à quoi assite le vieil homme témoin de ce septembre éternel, vaste opéra de l’histoire récente, ce sont ces quelques brèches tumultueuses et populaires, assommées autant par la police que par les médias, attestant de la résurgence possible d’un peuple moins atomisé que prévu après plus de cinquante ans de gouvernorat libéral et financier, à grands assauts de publicités et de propagandes, étendues au moindre appareil de réception que l’on loge désormais dans la moindre poche. Les citoyens s’arrogeant seuls, pour le coup, l’opportunité de créer leurs propres poches… de résistance.