Les races contre les nations

« Dresser les races contre la nation, ce n’est pas substituer un ordre nouveau à un ordre ancien, c’est anéantir d’un seul coup l’effort de dix siècles, c’est rendre volontairement, consciemment, l’Europe au chaos primitif. » Bernanos écrit ces lignes dans Le chemin de la Croix-des-Ames, recueil d’articles et de lettres, pour la plupart publiés dans des journaux brésiliens lors de son exil américain durant la seconde guerre mondiale. Les partis pris de Bernanos sont à ce point originaux, en  dehors des clivages habituels, qu’il me font songer à Camus dans sa liberté et son indépendance. C’est un Camus de droite ou un Maurras de gauche, comme on voudra. Encore que Bernanos n’a de cesse que de fustiger ce dernier et qu’on comprend mal qu’on ait pu véritablement les associer. Il n’en demeure pas moins que ses analyses sont d’une grande actualité et il suffit de voir à quoi nous a mené la fin des nations, à la montée concomitante du racialisme, c’est-à-dire de l’ethnicisme et du communautarisme, en lieu et place de la citoyenneté, pour être subjugué par sa pertinence.

En défenseur de la république, Bernanos ne cède rien aux travers de son temps. Il n’est pas un religieux, et il n’est pas un fasciste ; il défend cette ligne camusienne auquel son siècle avait définitivement rompu, n’acceptant plus que la loi du sang ou celle du groupe. Les communistes et les fascistes ont ceci de semblable qu’ils haïssent de tout cœur toute forme de républicanisme comme de démocratie. Bernanos a beau être chrétien et royaliste, il n’en est pas moins républicain et démocrate. S’il existe un droit international, nous dit-il, il ne peut exister de droit interracial. Les races n’interfèrent que pour se vaincre, là où les nations arborent le droit, la civilité du droit et son organisation contractuelle. Le nationalisme de Bernanos a donc bien plus de liens avec le XIXe siècle qu’avec le XXe, dont il nous dira d’ailleurs qu’il amorçait le déclin des nations et non leur puissance. Car les nations meurtrières n’ont rien fait d’autre que de revendiquer la race contre le droit, et à placer ainsi le sang avant le justice, on manifeste moins l’Etat de droit que la sauvagerie et son « espace vital ». Bernanos accusait Hitler, Mussolini et Franco, d’abolir les nations par l’apologie de la race et de mettre à bas plus de mille ans d’histoire humaine. Même le syndicalisme, qui effrayait tant les bourgeois de son temps, s’avère être un agent civilisateur là où la race renvoie l’homme à des instincts primitifs. Avec la race, c’est moins la politique qui s’annonce que l’éthologie. Bernanos conforte donc cette idée que la société des nations portait admirablement bien son nom, car faire société est le propre d’une nation, permettant d’organiser la solidarité politique que recouvre toute population nationale. La république est inclusive là où la race est exclusive.

Lorsque l’ordre politique fait défaut, chacun s’aménage sa horde comme dernier refuge d’un ordre possible. Contrairement au « national » compris dans la terminologie nazie, Hitler fut le chantre de l’ethnicité à une échelle impériale, et non l’apologue du droit international, de cette société des nations que le fascisme haïssait. Or, ce n’est pas avec de la génétique que l’on fait une nation, mais avec un idéal politique commun. Selon Bernanos, les dictateurs du XXe siècle n’étaient pas nationalistes mais racistes, et la race est le contraire de la nation ; ces derniers  montaient les races contre les nations et on ne saurait faire autrement lorsque l’on oppose la politique avec la génétique. L’obsession de l’espace vital propre à Hitler renforce cette idée que la race est une affaire de territoire et que, semblable aux loups, il s’agit de maintenir la meute homogène et d’étendre sans cesse le territoire sans rien concéder aux autres races existantes sinon leur domination – à défaut, leur extermination. Les nations contractualisent leurs échanges, là où la race ne se soumet qu’à la nature, qui comme chacun le sait, ignore toute convention juridique. La sauvagerie de la loi naturelle n’a rien à voir avec la civilisation permise par le droit positif, qui est civilité, civilisation.

Bernanos avait vu juste, en patriote chrétien, là où Jean Monnet s’était fourvoyé dans des considérations moins humanistes que marxistes, bien qu’en donnant raison à la partie adverse… Si la lutte des classes est infiniment plus civilisée que l’affrontement tribal, en abolissant la lutte des classes par abolition des nations, on s’assurait moins du triomphe de la technocratie savante que de la recomposition du corps social en meutes et factions. Soyons durs, dit la race ; soyons nobles, dit la civilisation. La remarque frappe juste, même si elle se teinte d’une critique de Nietzsche comme inspirateur du nazisme, alors que ce dernier était individualiste, anti-étatiste, philosémite et anti-communiste. Mais passons sur cette erreur historique. Les délibérations associatives des personnes morales, le jeu démocratique du parlementarisme et du vote populaire, tout cela est permis par l’ordre constitutionnel d’une nation ; sa cessation ne pouvait que céder la place à la guerre ethnique au sein d’un collectif dépourvu du politique au profit d’un lointain fief féodal incarné par la technocratie européenne. Jean Monnet n’était-il pas un passionné, pour ne pas dire un nostalgique du Moyen-Age ? A bien lire Bernanos, on a plutôt le sentiment que la nation fit partie des progrès de la modernité postrévolutionnaire et que les mouvements fascistes et communistes s’apprêtaient à liquider cet héritage au profit de sanglants tropismes préhistoriques.

« Je dis que la Société des Nations a eu pour parrains, non pas des professeurs et des économistes, mais les cinq millions de morts de la guerre de la Liberté. Et, si elle n’a pas survécu longtemps à ces derniers, c’est parce que les spéculateurs et les politiciens, leurs complices, l’ont volée aux peuples. » Sa remarque est intéressante à plus d’un titre, car on découvre que non seulement la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, est adoubée par Bernanos, soulignant ici son souci du droit comme des conventions interétatiques, mais qu’il attribue sa faillite non pas, comme on l’a fait, en accusant les peuples et les nationalistes, d’avoir eux-mêmes optés pour le fascisme, mais au contraire, en accusant les internationalistes de la finance d’être les fossoyeurs apatrides du droit international et de la Société en question. Pour fonder une société des nations, il faut des nations soucieuses du droit comme de la démocratie, ouvertes les unes sur les autres tout en disposant de leur souveraineté, condition essentielle du dialogue égalitaire ; les fascistes ayant opté pour l’empire, l’extension indéfinie de leur race contre toutes les autres, ces derniers n’ont jamais investi un nationalisme mais un internationalisme ; au même titre que le capitalisme apatride, le pangermanisme ne reconnaissait pas les frontières. Bernanos remet les points sur les « i » : on accusa faussement les victimes des deux internationalismes guerriers, d’être les auteurs de la faillite des nations comme on accuserait la souris de s’être jetée elle-même dans la gueule du chat. Or, aujourd’hui comme hier, la fin des nations coïncide avec l’empire, avec de nouvelles idéologies destinées à abattre les frontières comme autant de limites nous séparant vaillamment de la guerre, qu’elle soit économique, religieuse ou militaire. L’Ukraine brûle au même titre que l’Arménie, comme autant de frontières de l’empire européen rougissant de ses torsions vers l’international. 

Lorsque des écrivains dénoncent régulièrement le retour de Mussolini ou d’Hitler derrière les mouvements populistes, on ne peut que grincer des dents quant à l’étendue de l’amalgame ; en quoi l’exigence de davantage de démocratie est-elle liée au fascisme, dont la théorie supposait que la démocratie, profondément inefficiente, devait être sacrifiée à la dictature d’un guide ? Quel rapport entre la souveraineté nationale et le délire racial dont l’ethnicité est incompatible avec la nation et ses conventions politiques et sociales incluant les minorités étrangères ? Bien que royaliste, Bernanos ne s’y trompait pas : le national que recouvrait faussement l’idéologie fasciste, était moins liée à la nation qu’à la race, et encore aujourd’hui, il serait absurde de décréter que toutes les nations existantes autour de la terre sont inéluctablement racistes !  Ca ferait du monde, et la guerre aurait tout le loisir d’être permanente et généralisée partout sur la terre. A l’évidence, ça n’est pas le cas.

Lorsqu’on ne sait plus très bien comment définir un terme, une notion, mieux vaut encore en référer au dictionnaire, en espérant qu’il ne soit pas trop dévoyé par l’idéologie du moment, car les dictionnaires aussi sont fruits de leurs époques. Le grand Robert renvoie l’étymologie du mot nation à 1175, ce qui ne peut que donner tort aux historiens affirmant que la nation a été inventée par la Révolution française – même La Fontaine évoquait déjà dans ses fables la « nation des belettes ». Si la définition primitive de natio s’apparentait à la race en tant que groupement d’hommes de même origine, sa formulation moderne recouvre la définition suivante : « Groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité et la volonté de vivre en commun. » La nation se distingue de l’Etat en ceci que ce dernier incarne l’organisation politique et non la dimension spirituelle et historique qui rattache une communauté d’hommes autour d’un même désir de fonder une solidarité. La nation est donc plus qu’un Etat, elle représente l’âme d’un peuple, sa mémoire et ses aspirations, pour ne pas dire ses vertus. Difficile d’y associer ce que l’on attribue généralement à la race, pour laquelle il ne peut guère exister de société à proprement parler. La race ne contractualise rien, n’accorde aucun droit à personne ; elle ne se maintient que par rejet, autarcie et paranoïa d’être contaminée ou contrefaite par du sang étranger. Avec la race, l’Etat de droit troque la justice pour la lapidation, si fréquente dans les conflits inter comme infra-ethniques.

Lorsqu’on aime son pays, on ne peut pas vraiment dire qu’on aime l’Etat ; on aime autre chose que la gestion administrative de l’organisation politique. Aimer son pays, c’est aimer une culture, une histoire, un récit, des traditions, une coutume, une mentalité, une manière d’être. Associer la nation à la guerre, au fascisme, à la race, est un non-sens propagé par les fascistes eux-mêmes, puisqu’ils parlaient nation tout en pratiquant l’ethnie et l’empire. Ce contre-sens fut trompeur et les libéraux s’y sont eux-mêmes fourvoyés puisque la neutralisation de la nation au profit d’un ordre économique apatride n’a fait que renforcer le racialisme et le communautarisme qui, partout sur la terre, et notamment dans les pays en guerre où l’ordre national s’est effondré, succèdent à la disparition du collectif. Bernanos va même encore plus loin en alertant les chrétiens sur cette tromperie qui voulait faire du führer un nouveau Luther, alors qu’ici encore, le racisme ethnocentré était selon lui le contraire de l’universalisme chrétien. Le fascisme n’est selon lui ni nationaliste, ni chrétien, mais tribal et barbare – païen dans ses termes, bien que le discrédit du paganisme appartienne à la mystique chrétienne, les peuples païens n’ayant jamais eu aucun lien ni rapport avec la récupération vulgaire qui en fut faite par les délires new age de la mystique nazie, pour le coup, totalement anachronique.

Bernanos reconnaît en chrétien, tout en sachant ce que la rationalité devra pourtant à l’anticléricalisme et à la démystification du religieux, que la raison nous importe, qu’elle n’est pas une ennemie mais une nécessité face au délire raciste de son époque. En ceci, il prend le contrepied de l’Ecole de Francfort, et particulièrement d’Adorno, lorsque la gauche s’était mise en tête – délire soviétique oblige – que le fascisme et la suprématie de la technique sur l’être humain étaient tout droit sortis des Lumières occidentales… Il leur fallut donc faire le procès des Lumières au regard de ceux qui pourtant les rejetaient fermement. Autant Hegel que Marx ne voyaient en les Lumières que les ennemies de l’Absolu, au même titre que du communisme par la défense outrancière de l’individu et de la propriété. Le contre-sens a la vie dure… Bernanos affirme lui-même que les jeunes communistes de son époque s’expriment comme des prêtres et n’ont fait que descendre dans la politique ce qui relevait de l’idéal chrétien. Les futurs bouffeurs de curés soviétiques auraient dû en tout état de cause être cannibales et commencer par se manger entre eux avant de donner des leçons d’athéisme… Les intellectuels au temps des pestes rouges et brunes, se déclinaient moins à ses yeux d’homme libre comme des intellectuels mais plus sûrement comme des idéologues de parti ; ces penseurs avaient abandonné la liberté pour servir leurs chefs et l’histoire en fut témoin. Encore aujourd’hui le militantisme signe généralement l’arrêt de mort de la pensée libre et critique comme l’engagement politique sonne le tocsin de la libre-pensée. Si Bernanos est un témoin, il l’est magistralement sur ce point.

Nul pouvoir n’est infaillible

Il n’existe selon lui pas d’infaillibilité du pouvoir, et ce même en la papauté, alors qu’il était, en tout bon chrétien, enclin à le penser. Si même le pouvoir spirituel ne connaît pas l’infaillibilité, comment pourrait-on la trouver en le pouvoir temporel ? Nulle monarchie n’est infaillible, et il en va de même de la démocratie. Bernanos n’est pas antidémocrate mais il considère que ce pouvoir conféré au peuple est tout aussi partiel et partial que les autres. Avec cette différence fondamentale, que l’on saurait lui objecter, entre les erreurs d’en haut et les erreurs d’en bas, que la démocratie ne saurait être renversée sans perdre jusqu’à son nom ; une dictature peut très bien être populaire, comme en Chine ou sous le protectorat d’un roi magnanime, mais elle demeure une dictature ; alors que la démocratie, sitôt qu’elle est bafouée, ne peut plus s’appeler raisonnablement une démocratie. En perdant son nom au profit d’une oligarchie ou d’une monarchie, elle cesse d’être une démocratie. Il y a donc non pas une infaillibilité de la démocratie dans l’expression de ses choix majoritaires, qui peuvent s’avérer tout aussi faux que des décisions scientifiques, mais dans sa nature de pouvoir de la majorité ; sitôt que cette dernière ne permet plus à la majorité d’imposer ses décisions, n’importe quelle démocratie ne peut plus se revendiquer de sa propre définition. La démocratie, n’en déplaise à ses innombrables variantes, n’est donc pas soluble dans tout autre pouvoir que celui du démos. Au point que notre royaliste n’hésite pas à écrire que l’anarchie lui apparaît finalement moins problématique que la soumission à un ordre mal conduit ! Il y aurait moins d’anarchie dans le désordre social que dans un ordre inique. Insaisissable Bernanos !

La grande peur qui traverse sa pensée, c’est l’asservissement de l’homme par sa technique au point de générer non plus un républicain des Lumières sachant allier à la fois l’individualité exemplaire et le sens civique du collectif, mais une masse informe, soumise et peureuse, conduite par des techniciens à la manière d’une torche rouge pour du bétail enfermé. Le parallèle avec notre époque est vite fait. On peut se rassurer un peu avec le recul en constatant qu’il n’en est pas vraiment allé ainsi, du rejet de la Constitution européenne de 2005 aux mouvements des gilets jaunes, en passant par la défiance grandissante à l’égard de la technologie comme de la science, à tort ou à raison, à ceux bravant actuellement les rétorsions de libertés du nouvel ordre médicalisé, les prévisionnistes du pire se sont trompés sur un point : la réification des hommes destinée à abolir leurs âmes et leur vie intérieure au profit de la seule existence matérielle n’a rien empêché du mécontentement et du surgissement de ses révoltes. Autrement dit : la robotique n’a en rien supprimé le cas de conscience. En réalité, l’établissement d’un nouveau mode de production et son système de pensée – fût-il hostile à toute pensée – demeure inopérant s’il n’est pas accompagné d’un bras armé répressif. Si vous ôtez aux systèmes communiste et nazi toute répression policière et militaire, toute gestion par des brutes sans scrupules, le système en lui-même ne peut tenir car l’absence de violence le condamne à n’être plus respecté par la moindre bonne âme. Escompter sur une peur abstraite pour réduire les peuples au silence, ne fonctionne pas. Le matraquage contemporain consistant à traiter de fascistes et de nazis toute dissension politique à l’ordre établi n’a rien empêché du triomphe d’une nouvelle droite comme d’une nouvelle gauche, même si cette dernière est plus à la traîne que la première…

Nous avons acquis l’expérience concrète que sans la répression à l’ancienne qui correspond aux dictatures de toujours, un système totalitaire est incapable de se maintenir car il n’effraie personne très longtemps. Ce qu’il faut craindre plus que tout dans l’avenir, ce ne sont pas les délires technocratiques de quelques idéologues en hauts lieux, mais l’avènement de nouvelles milices chargées d’imposer par la violence (et par le droit) une nouvelle idéologie et un nouveau système de représentation politique. En royaliste, Bernanos était pris dans une impasse à l’égard de la démocratie, qu’il ne pouvait guère considérer comme un absolu politique puisque son absolu, en la matière, était ailleurs ; or, distinguer entre une monarchie et une dictature est certes possible à l’épreuve de l’histoire, mais plus difficile à l’égard des monarchies de droit divin, hostiles à la fois au peuple comme à tout parlementarisme, et tenant qui pis est, de l’éternité conférée par l’hérédité génétique… La tyrannie est bien une déclinaison possible de la monarchie héréditaire. Or, on nous dit, on nous répète, que la démocratie peut élire des dictateurs – ce qui historiquement est faux puisque, rappelons-le, Franco est issu d’un coup d’Etat, Mussolini de la marche sur Rome (autre coup d’Etat) et Hitler, qui ne disposait pas des voix nécessaires à sa victoire, d’un arrangement avec la droite allemande afin d’empêcher une victoire assurée des communistes. Un Hitler qui fut d’ailleurs mis en prison au préalable puisqu’il escomptait lui-même sur un coup d’Etat pour parvenir à ses fins, démontrant ainsi le peu de cas qu’il faisait lui-même d’une réussite démocratique de son parti. Comment voudriez-vous que les peuples votassent eux-mêmes pour se défaire de plein gré de leurs droits comme de leurs pouvoirs ?…

On se demande en effet bien pourquoi un peuple à qui on concède l’exercice d’un pouvoir politique s’en démettrait lui-même à un tyran qui n’aurait d’autres buts que de lui retirer tout pouvoir… La dictature étant le contraire de la démocratie, c’est-à-dire le contraire des intérêts du démos, on ne comprend pas bien quelle logique soutiendrait cette évolution ; un peuple n’ayant rien fait d’autre depuis plusieurs siècles que de réclamer d’avoir voix au chapitre. Cette dérive de la démocratie vers la dictature par assentiment populaire n’obéit à aucune logique historique et rationnelle. La dictature européenne en est un exemple de plus puisque les peuples n’ont jamais donné leur assentiment à la disparition de leurs nations au profit d’une technocratie privée, secondée par les chefs d’Etat, puisqu’on s’est bien gardé de leur accord jusqu’à enterrer purement et simplement les votes négatifs – les votes positifs ayant été, jusqu’en Allemagne, uniquement le fait de la représentativité politique. Ne pas faire voter les peuples était donc nécessaire pour obtenir l’aval d’une construction politique leur étant défavorable.

Orwell s’est montré plus judicieux que nombre de ses continuateurs puisque dans son roman 1984, la technologie totalitaire n’existe pas toute seule ; elle ne permet pas toute seule de réduire les hommes à l’inculture ou à la soumission par un langage déstructuré à la robotisation neurasthénique de leur existence ; car des contestataires, des opposants, vous en aurez toujours ; et les idées, même chez les plus abrutis d’entre eux, finissent toujours par faire leur chemin. Aucun système totalitaire ne peut perdurer sans faire intervenir la matraque à un moment ou un autre, et plus encore que la matraque, les tanks et les répressions à larges échelles supposant les milices adéquates. On le voit en France où le candidat frondeur, Eric Zemmour, vainement affublé des pires qualificatifs discriminants (fasciste, nazi), ne convainquent plus personne de sa prétendue nocivité, pas plus que Marine Le Pen, subitement plus à gauche que le polémiste incriminé. Même censuré par les grands éditeurs, alors qu’il vend par centaine de milliers ses ouvrages, rien n’a empêché qu’il ne publie par lui-même son dernier livre, déjà best-seller de cette rentrée 2021. Encore une fois, aussi totalitaire que soit le système oligarchique d’un Etat, sans l’interdiction légale et la répression brutale des opposants, aucune dictature ne peut s’instaurer, aussi lourdement que puisse peser l’ordre en place et sa domination médiatique.

En comparaison, nous pouvons par exemple prendre appui sur les pays les plus pauvres et analphabètes de la planète, notamment les pays africains, dont les dictatures font régulièrement les frais des contestations populaires qu’ils n’endiguent jamais que par l’armée, car même dans des pays où l’éducation n’existe pas ou plus, les inégalités frappent les populations avec une telle évidence, qu’elles provoquaient même dans la plus lointaine antiquité, et ce partout sur la planète, des jacqueries qu’il était nécessaire d’écraser dans le sang pour éviter la chute du régime ; et cela était vrai autant chez les Egyptiens que dans la Chine ancienne. La vraie crainte pesant sur la démocratie n’est donc pas le système productif et sa structure idéologique, mais l’arrivée de milices disposées à lui retirer son pouvoir, car même le pouvoir des juges, l’indignité du droit, demeure sans valeur s’il n’est pas de bras armé pour le faire appliquer. Le peuple ne votera jamais contre ses intérêts, et je ne crois pas un instant que la dictature puisse provenir de celui qui a tout intérêt à la démocratie ; la dictature provient toujours d’un phénomène marginal n’ayant en lui-même plus aucun rapport avec les choix démocratiques, à l’image de la construction européenne, délibérément bâtie pour échapper à la décision populaire. Il ne lui manque qu’un échelon pour devenir semblable à toute dictature digne de ce nom, c’est la matraque, qu’elle concède pour l’heure à des sanctions économiques, à des menaces diplomatiques, à défaut d’envoyer une armée qu’elle n’a pas contre ses réfractaires. En outre, elle tolère la résiliation de son contrat, ce qui n’est guère le fait d’une dictature authentique.

Pour qu’il y ait dictature il ne suffit pas qu’il y ait une idéologie au sommet de l’Etat ou des institutions, il faut encore, et je dirais avant tout, qu’elle soit imposée par la contrainte armée, c’est-à-dire qu’elle se dote de milices et de répression. Tant que la société n’est pas une société de milices au service d’une idéologie, la dictature n’est que symbolique, au même titre que l’Autodafé (excellent ouvrage de Michel Onfray récemment paru), qui ne traite que de la part indirecte, ou symbolique, de l’autodafé. Il est évident que tout phénomène symbolique peut être un prélude à une réalité… de fait, et qu’à ce titre, les dénonciations ayant cours autour de ces risques encourus sont parfaitement saines et remplissent leur rôle de vigilance ; mais dénoncer un risque encouru ne suffit pas à faire d’un possible une réalité déjà effective, car personne n’est dupe que si le risque d’une dérive totalitaire devient prégnant, les conditions de son authenticité par la contrainte légale et armée, font grandement défaut en Europe. A quoi on peut ajouter que le discours sur la décadence de la civilisation était déjà vif dès le début du XXe siècle, qu’il avait toutes les raisons de l’être entre les deux guerres les plus meurtrières jamais vécues, mais que les trente glorieuses et leur Renaissance artistique et philosophique pour le moins remarquable, ont donné tort à ce constat durant plusieurs décennies. Si la décadence est assurément chrétienne, à n’en pas douter, l’éloignement de nos racines spirituelles et philosophiques n’ayant jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, elle n’est pas forcément destinée à être politique et culturelle ; comme si l’identité religieuse n’était peut-être pas la seule identité possible qui puisse avoir une valeur historique prégnante. Et c’est ici sans doute que nous bifurquons le plus radicalement de Bernanos, une fois dit que la République semble pouvoir survivre sans la monarchie et sans la spiritualité chrétienne. Même s’il est trop tôt pour pouvoir le dire…