Tout comme le cinéaste, le grand romancier est celui qui ne fait qu’esquisser des destinées, donner de grands axes, mais se refuse à délivrer un message clair. Le roman idéologique, moralisateur, est aussi superficiel et bas que n’importe quelle tentative d’enfermer la vie dans une idée préconçue. En donnant un message clair, on sait d’avance que l’on exclut toutes les sensibilités contraires. Or, créer un monde, donner une image de la réalité, c’est vouloir embrasser aussi ce qui nous dépasse, ce qui nous est étranger, sans quoi, l’ouvrage est à coup sûr réducteur, simplificateur, caricatural. La force de Dostoïevski est tout entière dans sa résistance aux idéaux révolutionnaires de son temps, du marxisme au nihilisme, évitant l’écueil du roman politique en laissant chaque personnage, chaque sensibilité, exister à part entière. Aucun ne triomphe véritablement d’un autre, sinon dans le regard du lecteur qui s’attachera davantage à tel ou tel personnage. Même les malfrats n’ont guère la propriété de n’être que des malfrats, tous ont aussi leur part d’humanité, leurs faiblesses, contrastant volontiers la gravité de leurs actes. Les grands personnages éthiques, porteurs de hautes valeurs, tel le prince Mychkine, dans L’Idiot, ont eux aussi leur part d’ombre, leurs défaillances, leur interdisant d’incarner un archétype quelconque de la perfection. Aussi bienveillants et purs soient-ils, ils déçoivent ; et en nous décevant, ils fascinent, car ils en deviennent plus vivants, plus authentiques, plus crédibles

Aussi, la préface qu’un idéologue du XXe siècle avait rédigé pour accompagner une édition complète du romancier russe, ne pouvait que décharner immanquablement une œuvre située très au-delà de toute simplification théorique. La préface que Sigmund Freud a signée sur Les frères Karamazov illustre plus qu’il n’en faudrait le phagocytage irrespectueux que l’on peut faire d’une œuvre pour la défigurer et la rendre inepte. Dans cette préface, Freud accumule tous les traits de l’idéologue, étroit et moralisateur, entièrement refermé sur sa théorie et ses propres valeurs, au point de ne rien voir de l’œuvre qu’il étudie. A sa lecture, on ne peut que songer à certains mouvements contemporains, soucieux de combattre les idées des autres avant tout, quitte à les faire interdire, bien plutôt qu’à les prendre comme les expressions d’autres destins que le leur.

Que nous dit Freud dans ce texte sinon que l’œuvre n’importe pas, que seul l’auteur mérite considération. Or, pour le psychanalyste, l’auteur est un très mauvais exemple de vertu. La tâche de l’écrivain étant selon Freud d’être à la fois un éducateur et un défenseur de la liberté humaine, comme si l’on ne devait écrire qu’à cette fin, Dostoïevski n’est selon lui qu’un pécheur ayant davantage laissé libre cours à ses vices qu’à sa morale, cette dernière consistant à renoncer à ses pulsions coupables et non à leur accorder l’empire. En commère d’église, le docteur Freud vide ainsi la poubelle biographique de l’auteur pour en pointer tous les vices : sa passion du jeu, ses femmes, son nationalisme, ses concessions faites au Tsar, sa complaisance envers le christianisme – comme si le parti pris réactionnaire d’un auteur relevait moins de sa vision du monde que d’un trouble à faire soigner… Une certaine gauche aujourd’hui n’a fait que reconduire cette pathologisation des idées politiques, a fortiori lorsqu’elles appartiennent à l’adversaire.

Tel l’arroseur arrosé, le moralisateur ici se retrouve moins dans la richesse d’âmes et de destins des personnages de Dostoïevski, que dans la vision étroite du médecin prédicateur des bonnes mœurs. Considérant l’auteur russe comme un homme dangereux, Freud n’hésite pas à le rapprocher d’Ivan le Terrible, ce qui, aujourd’hui, vaudrait l’étiquette d’Adolf Hitler, très en vogue dans le discours moralisateur. Freud n’en est pas surpris, puisque selon lui, les russes (tous les russes !) s’arrangent comme ils le veulent avec la moralité. En incriminant tous les russes, on saurait suspecter en le maître des bonnes mœurs, un racisme de bon aloi, que l’on retrouve aujourd’hui chez certains cœurs purs européistes, qui ne s’effraient pas le moins du monde de confondre une culture entière d’avec les agissements belliqueux d’un seul monarque.  Dostoïevski n’ayant pas la stricte moralité d’un Freud qui lui-même n’en pas eu beaucoup non plus dans son existence, notre clerc de la thérapie en conclut que « (…) l’avenir culturel de l’humanité lui devra peu de chose. » Qu’on mesure un peu l’arrogance du théoricien sur l’artiste… Nul doute qu’une préface aussi honorifique aura rendu un grand service au romancier, considéré aujourd’hui à l’égal des plus grands, et que le prétendu inventeur de la psychanalyse, alors que Pierre Janet le précède, a plus de soucis à se faire avec la postérité.

Si Dostoïevski a tant fauté dans sa vie, c’est à cause de sa névrose, nous dit-il. On admirera ici la pertinence du propos du psychanalyste quant à l’œuvre du romancier, insistant sur la névrose de l’auteur, son sadomasochisme, rapporté à une nature faible, très probablement « féminin passif », selon son expression. La misogynie du grand docteur n’étant plus à faire, pas plus que son homophobie viscérale. Afin de disculper le romancier de ses personnages tourmentés, criminels, malades mentaux, comme autant de projections artificielles de son propre être, Freud nous indique que le grand besoin d’amour dont a témoigné Dostoïevski dans sa vie fait la preuve qu’il ne relève pas directement de ses personnages de fiction. La sagacité du psychanalyste aurait-elle quelque difficulté, comme certains enfants ou adolescents, à faire la distinction entre le créateur et sa créature, entre la réalité et la fiction ? Freud se montre ici bien naïf, car il n’est pas vrai d’affirmer que les criminels ne sont qu’égoïstes et sans cœurs, car à ce jeu-là, de la bonne morale, Dostoïevski est d’un esprit bien supérieur puisqu’il met en scène des criminels souvent déchirés ou en contradictions avec leurs actes, écrivant de l’un d’entre eux, dans Les frères Karamazov, qu’il était à la fois « sentimental et méchant. » Que l’on puisse être à la fois sentimental et méchant, ou sinon très émotif et très égoïste, nombre de victimes de maris violents en savent quelque chose, mais pas le psychanalyste, dont c’est pourtant le métier de le savoir. Dostoïevski est donc sauvé du déshonneur par son amour de l’humanité, alors que les soviétiques ouvriront des goulags pour célébrer eux aussi, à leur manière, le temps des cerises. La perspicacité freudienne nous laisse ici songeur par son innocence…

En plus d’être un pervers, Dostoïevski est aussi un sadomasochiste, un névrosé, un criminel potentiel ou refoulé, un faiblard incapable de juguler ses pulsions, et cette incapacité à conjurer sa névrose est selon notre médecin, la principale cause de son épilepsie ! (sic) Tenons-le nous pour dit : la névrose rend épileptique… A ce compte-là, nous serions très nombreux à pratiquer la danse de Saint-guy, sans même nous en apercevoir. A quoi le thérapeute répond que de simples « vertiges passagers » peuvent faire office de crise d’épilepsie ! Voilà qui est plus répandu, en effet, ce qui démontre que l’épilepsie, tout comme la névrose, sont fort communes. Et lorsque la tension nerveuse est issue d’une névrose personnelle, elle est pleinement de la responsabilité de celui qui ne s’en purge pas. L’épileptique est donc, dans ce cas, responsable de sa crise. L’empathie freudienne ne rivalise pas avec celle d’un Destouches…

Et Freud d’emboîter le pas sur la théorie œdipienne où les garçons souhaite nécessairement coucher avec leur mère et écarter le père, réduisant la majorité des problèmes psychologiques ou psychiques aux interactions familiales, qui ne manquent pas d’infantiliser l’inconscient. Selon cette théorie, il va de soi que la névrose de l’auteur ne saurait renvoyer qu’à son rejet du père, figure cardinale entre toutes, et à la tentation du parricide, le plus grand crime selon Freud que l’on puisse envisager. La mise en scène du parricide dans Les frères Karamasov lui étant très sûrement restée en travers de la Psyché. Toute culpabilité, selon lui, provient en grande partie du meurtre du père, ne serait-ce que symboliquement ; écarter le père pour mieux désirer la mère, ou dans le meilleur des cas, vouloir ressembler à son père, non parce que le père serait admirable dans sa conduite, mais pour se montrer désirable à la mère… Au regard de l’Œdipe, Freud ne moralise plus ; il n’est plus question de l’éthique paternelle mais d’un très étrange désir d’inceste dont nous sommes, je le crois bien, peu nombreux à pouvoir comprendre.

Cette culpabilité suite au meurtre du père est symbolisée par la peur de la castration, qui elle aussi est symbolique, bien qu’elle génère une angoisse qu’il considère comme terrible. En lieu et place de nous introduire au génie et à l’œuvre monumentale de Dostoïevski, notre thérapeute phagocyte entièrement l’auteur au profit de sa nouvelle science, une véritable idéologie, pliant le romancier à son essai de psychanalyse, le dénigrant, mettant toute l’œuvre de côté, et ne faisant reposer son appréciation que sur la personne de l’écrivain, ne se rengorgeant que des aspects les plus vulgaires de sa biographie, pour les soumettre non pas seulement à une analyse mais à un jugement moral dépréciatif.

On aura peine pourtant à trouver romans plus fouillés que ceux de Dostoïevski, où s’entremêle autant le destin des personnages, leurs personnalités propres, que des discours philosophiques représentatifs des débats de société de son temps. Ainsi la grande tirade d’Hyppolite dans L’Idiot sur le nihilisme, les réflexions du prince Mychkine sur la peine de mort, les idéaux du marxisme naissant ou ceux d’un libéralisme bien reconnaissable, nous rendent la distance entre 1869 et 2022, presque négligeable à sa lecture. Les socialistes y sont accusés d’être des hobereaux (bourgeois) frappés de sensiblerie, les libéraux, d’être des ennemis de la nation, ou des antipatriotes, ce qui n’a guère changé jusqu’à nous. Les grands courants demeurent, seuls les acteurs cèdent le pas à d’autres acteurs. On assiste ainsi, semblable à Hugo, à Balzac, à Zola, à la mise en scène de toute une époque, celle du tsarisme décadent, entre hautes sociétés finissantes, gangrénées de corruptions, de pouvoirs et d’intrigues, enfouissant dans leurs passions individuelles la désagrégation de leurs anciennes vertus.

Et dans ce marasme d’un monde finissant, pour ne pas dire condamné, les malfrats le disputent aux cœurs purs, ou presque, car il n’est pas chez Dostoïevski de lecture unique, de mise en scène idéologique, de personnages en noir et blanc ; tout y est nuancé, clair-obscur, voire déconcertant. Ulysse avait ses vices, et même les plus admirables montrent leurs faiblesses à un moment ou à un autre. Ainsi n’y a-t-il pas non plus chez l’auteur russe de confort idéologique dans une littérature à messages où nous pourrions affirmer sans ambages que le propos condamne clairement tel ou tel parti pris. Tous les chemins sont ouverts, et les critiques politiques ne sont exposées que par l’entremise de personnages bien établis qui n’hésitent pas à se réfuter les uns les autres.

Cette absence de dogmatisme ne pouvait que perdre l’esprit freudien, faute de repères faciles, et le pousser à conjurer les incertitudes par des concepts moins éclairants que réducteurs. Dostoïevski ne se laisse pas dompter si facilement. Le lecteur aura tout le loisir de s’identifier à des personnages, ceux au plus proche de sa sensibilité, sans qu’aucun ne soit réduit à subir un destin pouvant servir de leçon de morale. Une ouverture d’esprit, un détachement pacifique quant à la nature des destins, que l’on aurait guère trouvé en son temps chez les marxistes, pour qui l’ennemi était avant tout à abattre, et non à considérer. La brutalité des conditions de vie ouvrière, de même que leur répression armée, leur donnait quelques crédits quant à une réponse à la hauteur des crimes commis, mais dans le cadre de ses romans, Dostoïevski s’efface, et met en scène son univers qu’il souhaite au plus proche de la réalité. On y découvre notamment que l’esprit de révolution, les idées démocratiques et socialistes, ont gagné les sphères du pouvoir et que nombre de hauts dignitaires les partagent, en l’occurrence le prince Mychkine, dit l’idiot, en raison d’une dégénérescence mentale qui finira par le rendre invalide.

Freud hélas n’a rien vu de la critique sociale mise en scène par le romancier, n’étant guère sociologue, mais comment se fait-il que le pseudo-père de la psychanalyse soit passé à côté de la richesse psychologique des personnages de Dostoïevski ? Cela reste un vrai mystère, sinon à considérer que le freudisme se nourrit d’abord de concepts avant de se nourrir de psychologie. Car dans l’Idiot, par exemple, il aurait été très frappant de mettre en relation la fortune des grandes familles régnantes avec les délires démesurés et pathétiques de leurs princesses, le pouvoir leur tournant bien vite la tête au point de nourrir leurs plus bas instincts bien plutôt que leurs vertus. A l’opposé, ce sont des figures marginales, ou en retraits, qui bénéficient de ces vertus. Une des filles Epantchine, entre toutes, Aglaïa, qui incarne une telle fidélité à ses passions, c’est-à-dire à sa liberté, qu’elle demeure tout du long rétive aux conventions de sa famille. Elle admirera le prince Mychkine, prince déchu s’il en est, pour son amour universel de l’humanité, sa franchise et son respect accordé même au plus vil des malfrats, Rogojine, qui l’instrumentaliseront à ses dépens. Car l’idéal communiste, sinon chrétien, d’amour universel de son prochain, est rapporté au personnage de l’idiot, dont tout le monde se sert, dont tout le monde use de sa franchise pour nourrir les plus vils stratagèmes. La sincérité absolue étant mise sur le même plan que la naïveté la plus consommée ; celle qui donne davantage des ailes aux manipulateurs qu’à la noblesse d’âme du franc parleur devenant, pour le profit des plus malintentionnés de la cour, un précieux délateur d’informations.

Il aurait fallu, plutôt que de condamner, disserter sur l’attitude du criminel Rogojine, lorsqu’il se retrouve en pleurs sur les lieux de son assassinat, dans l’incapacité de garder la maîtrise de ses émotions ; et même le jeune Hippolyte, adolescent nihiliste, auteur d’une confession sur l’absence de valeurs comme de sens à la vie, ne débouche sur une tentative de suicide que par le fait d’une passion juvénile, et non sous la forme d’une réflexion froide. Dans L’Idiot, du moins, le romantisme mène davantage la danse que le nihilisme proprement dit. Tout l’amour que Dostoïevski éprouvait pour le genre humain, non sous sa forme communiste, c’est-à-dire à la fois naïve et intolérante, il la ressentait véritablement en chrétien, puisqu’il donne autant sa chance au bourgeois, à l’aristocrate, qu’au pauvre, au criminel, dont le cœur n’est jamais de pierre, mais un alliage pétri de contradictions. Freud n’en a été à aucun moment sensible, et on ne saurait définir une psychanalyse avec des principes, mais avec de la psychologie, du cœur, et le sens des réalités, et non des universaux.

La véritable démonstration de psychanalyse est donc portée ici par le romancier et non par le psychanalyste. Les personnages de Dostoïevski apparaissent bien plus humains et complexes que les théories abstraites du théoricien de l’inconscient, davantage occupé à élaborer une nouvelle science qu’à étudier pleinement la psychologie humaine. On ne sera que plus charmé de constater que le roman éclaire bien plus efficacement la psychologie que l’étude à prétention scientifique, et c’est bien Dostoïevski qui est une préface éclairante à Freud, pour ne pas dire une retentissante critique de Freud, plutôt que le contraire.