Il suffit de relire les Principes de la philosophie de René Descartes, œuvre maîtresse faisant le point sur sa théorie de la connaissance, pour se rendre à l’évidence que la rationalité moderne a fait son temps. Ce qui n’empêche personne ni de s’en réclamer, ni de la restaurer pour son seul et unique compte – René Descartes a lui-même officié dans sa solitude, refusant d’inscrire ses travaux dans le cadre d’une quelconque institution lui dictant son objet de recherche ou lui en refusant le résultat. Attardons-nous donc sur les recommandations, ou plutôt sur les principes isolés par Descartes en 1644 pour parvenir à une connaissance certaine et faire un bon usage de son entendement.

Le premier point est aussi le plus important, et ce n’est pas pour rien que Descartes en fait le point inaugural de son traité : « Celui qui cherche la vérité doit, une fois dans sa vie, douter de tout autant que faire se peut. » Acquis dès l’enfance sans avoir suscités en nous la moindre interrogation, la moindre remise en question, les préjugés dominent notre prime expérience de la vérité. Douter de tout est l’assurance de pouvoir exercer sa raison sur tout sujet quel qu’il soit. L’universalisme de la science est résolument posé par Descartes et il l’illustrera lui-même en travaillant sur l’écriture musicale, la mathématique, la physique, la médecine, la mécanique, et autres disciplines.

Pour autant, si le doute est à l’origine et au fondement de toute intellection, son but est de déboucher sur une certitude, sur une connaissance ; l’absence de connaissance dans cette dialectique du doute, conduit à douter du doute lui-même. Ainsi, ce qui est douteux et demeure douteux, ne saurait être tenu pour vrai. Ce mécanisme du doute est essentiellement en lien avec la recherche de la vérité et ne doit pas être rapporté à l’expérience de la vie, qui, en tant qu’elle ne nous permet pas la réflexion nécessaire, ne peut être vécue que dans l’immédiateté, c’est-à-dire dans le vraisemblable. La nature vraisemblable de l’existence courante se doit d’être tenue comme un principe de raison suffisante. En revanche, pour ce qui est de la recherche de la vérité, il se peut tout à fait qu’une perception puisse nous induire en erreur par ses faux-semblants, et la connaissance nécessitera de douter de l’évidence des sens afin de parvenir par l’abstraction logique, à la connaissance de cette vérité inapparente.

Un des exemples les plus fameux, revient à Galilée qui, par la seule force d’une expérience de pensée, parviendra à comprendre que, si on retirait l’air qui nous entoure, tout objet chuterait à destination du sol par l’effet de la gravité à la même vitesse, quelle que soit sa masse, fût-ce un boulet de canon et une plume d’oie. Vérité en son temps indémontrable, dépourvue d’expérience possible, et qui sera belle et bien filmée sur la Lune dans le cadre des missions Apollo. Galilée était parvenu, par le seul pouvoir d’abstraction de sa logique, à s’opposer à ce que nos sens nous donnent pourtant à voir, pour découvrir une vérité contre intuitive, qui n’en demeure pas moins une vérité. Il est donc tout autant profitable de s’accorder à douter de ce qui provient de nos sens comme de ce qui nous est assuré par les connaissances passées. Les vérités du passé, y compris sous une forme mathématique a priori incontestable, se doivent tout autant d’être remises en question. On imagine bien, par ce fait, que le sort aujourd’hui réservé à la médecine, qui donne en pleine pandémie un spectacle calamiteux où les controverses ont rarement été aussi intenses et aiguës, rejoint celui de la psychanalyse, il y a peu encore au centre d’une dogmatique interdisant toute remise en doute des préjugés freudiens ; à la physique où la relativité d’Einstein comme la physique quantique, n’ont pas plus à être épargnées par le doute méthodique cartésien que la scolastique de son temps, et où on assiste pourtant à un tarissement général des découvertes, concomitantes à l’inopportunité même du doute. Doit-on lier la sclérose actuelle à la disparition de toute épistémologie au profit de la pure technicité rentable et pratique ? Le savoir serait-il devenu lui aussi un outil d’industrie au service d’un vaste marché de consommateurs n’ayant plus la moindre vérité pour fin ?

La technique est un phénomène de système, une industrie, une production de masse ; le monde de la technique est un monde uniformisateur et dominateur. A l’ère de la massification, de la consommation dite de masse, tous les secteurs de la connaissance se massifient sous forme de collectifs, de commissions, de comités, de cénacles, de chapelles dont les statuts s’avèrent poreux aux conflits d’intérêt. Jamais l’opportunité d’une pensée propre, autonome, subjective, et donc nouvelle, avant d’être novatrice, n’a été aussi compromise. Le dernier exemple en date revient au professeur Raoult de Marseille qui, par sa seule subjectivité, par sa seule gouverne, a provoqué un tollé et une pagaille au sein de la communauté médicale alors qu’il dispose tout autant sinon plus des diplômes et des compétences adéquates. Le professeur rebelle illustre en lui-même le fossé qui sépare aujourd’hui la subjectivité cartésienne de la massification des esprits, y compris scientifiques. Au Je pense donc je suis s’est substitué un Nous pensons donc vous êtes, dont on perçoit à la fois l’aspect communautaire, conformiste, et l’aspect déterminant, dominateur, formateur d’une opinion préconçue. Si même Dieu peut souffrir le doute, tout autant que notre propre existence, comme l’énonce Descartes, le dogmatisme scientifique, et ce malgré son prestige, a encore moins de raison d’échapper au crible de la réflexion critique. L’hystérie d’une controverse est proportionnelle au degré de conformisme de l’esprit du temps.

Descartes nous rappelle avant même Spinoza, que la science des fins ne nous appartient pas ; de même que l’infini est une affaire divine et non humaine, la finalité de la nature n’appartient qu’à elle. L’homme n’a pas la prétention de répondre à ces questions ; il se doit de tabler tout au plus sur l’indéfini, sinon, sur l’expérience donnée, les causes efficientes. La lumière naturelle suffit bien à l’exercice de sa science ; il ne saurait voir au-delà. Le cartésianisme n’aurait que dédain pour le finalisme catastrophiste dont l’époque est si friande et où nombre de scientifiques le cèdent à la prophétie millénariste, plus chrétienne que cartésienne, remplie de moraline et d’imprécations pécheresses sur la nature de l’homme. L’homme n’étant pas à l’origine des phénomènes, n’étant pas le créateur de son univers, ni même son propre créateur, la nature lui échappant, il ne peut être qu’au-dessous de ces prétentions. Autant la nature ne peut aucunement être accusée d’être maligne, autant l’homme ne peut chercher qu’en lui-même l’origine de ses erreurs, notamment celle de ne pas percevoir correctement ce qu’il y a à percevoir. Soit par mauvaise volonté, jamais très loin d’un péché par l’intérêt, soit par manque de connaissance et d’information. L’homme se trompe donc par lui-même pour de multiples raisons, et il ne saurait en aucun cas en accuser la nature. Le transhumanisme paraîtrait à Descartes comme parfaitement orgueilleux et présomptueux, et surtout, parfaitement illusoire. Le produit de la nature ne peut pas devenir le créateur de celui qui l’a créé. Dans ses Principes de la philosophie, Descartes va même jusqu’à dire, au détriment de son Discours de la méthode où l’homme est censé se rendre maître et possesseur de la nature, qu’il ne faudrait pas s’imaginer que Dieu ait créé le monde exclusivement pour nous ! Si on le mesure au fait que les dégradations de l’homme sur lui-même comme sur son environnement lui reviennent sous la forme de maladies et de catastrophes naturelles, et qu’en l’état, il n’est jamais parvenu à ce jour à se hisser au-dessus de ses dépendances aux lois de la nature, on conviendra avec Descartes que le constat s’avère toujours effectif : la nature, dépourvue de mal intrinsèque, précède l’homme et le détermine au point qu’il ne sait pas s’en libérer sans se nuire à lui-même. Et pour cause : c’est elle qui lui a fourni au préalable lors de sa conception, ses besoins, ses nécessités et les désirs qui leurs sont associés. Il n’est longtemps pas sûr que Diafoirus puisse un jour reconfigurer la matrice…

La disjonction entre la finitude du réel et les excès de l’humanité, origines de ses nombreuses erreurs, proviennent selon lui du fait que la volonté en l’homme est infinie. Une remarque intéressante quant au fait que le désir humain est insatiable alors que la nature est finie. Que penserait-il sur ce sujet avec bientôt dix milliards de volontés insatiables sur une seule et unique planète finie ? La volonté en l’homme est plus puissante que son entendement et sa connaissance est souvent bafouée par ses désirs, ses intérêts illimités et sans bornes. Il n’appartient donc qu’à lui de parvenir à proportionner ses désirs au principe de réalité, à défaut de quoi, il est seul responsable du mauvais usage qu’il fait, non de son entendement mais de ses désirs. Cette responsabilité dans l’usage que l’homme fait de ses désirs est relative au blâme ou à la louange que l’on peut faire de ceux qui, par l’exercice de leur libre-arbitre, optent pour les bonnes actions ou pour les mauvaises. L’absence de liberté dans l’action d’un homme rend caduque toute appréciation de ses actions, en bien comme en mal. Tant que la vertu continuera d’être louée, les actions viles, blâmées, l’exercice d’une liberté continuera de rendre possible le choix entre l’une ou l’autre. Pour autant, Descartes n’ignore pas que l’enseignement reçu dans notre enfance peut être à l’origine d’actions erronées sans que nous nous en rendions compte… D’où l’intérêt du doute une fois parvenu à un âge adulte afin de se défaire des préjugés dans lesquels nous baignons tous avant d’être majeurs.

Et puis, Descartes a beau être le père de la science occidentale, croyait-il seulement au progrès ? Le contraire paraîtrait étonnant, et pourtant… Il écrit au deux-centième point de ses Principes : « (…) je me suis efforcé d’expliquer ici la nature tout entière des choses matérielles de façon telle que je ne me suis servi pour cela d’absolument aucun principe qui n’ait été admis par Aristote et par tous les autres philosophes de toutes époques ; si bien que cette philosophie n’est pas nouvelle, mais la plus ancienne et la plus commune de toutes. » Certains prétexteront l’humilité d’un philosophe dont les attaques au péché d’orgueil sont nombreuses, mais la remarque de Descartes n’est pas un simple prétexte, ou une vaine excuse. Il nous faut reconnaître que le bon sens, la logique, n’ont pas d’âge ; que s’il en allait autrement, le passé ne nous serait d’aucune utilité et la culture n’aurait pas même besoin d’exister. Bien au contraire, il apparaît dans ses travaux que si vérité il y a, elle n’a pas de raison d’avoir changé depuis que le monde est monde. A croire que les progressistes se sont enfermés dans une utopie consistant à penser que l’évolution technique allait en même temps modifier les lois physiques, sinon les lois naturelles, qui président aux événements depuis l’origine des temps.

En tablant sur Aristote, Descartes oeuvrait pour la Renaissance à partir du monde le plus ancien ; aujourd’hui, on nous alerte en permanence sur l’assomption inénarrable d’une ère nouvelle, d’un monde d’après sans précédents connus – et à chaque fois il ne se produit rien qui n’ai déjà été esquissé hier, ou au mieux, un changement demeurant une variation autour d’un processus ayant déjà opéré il y a fort longtemps. Les seules découvertes que nous faisons ne sont jamais que des observations de phénomènes ayant toujours existé, mais qui pour des raisons souvent techniques, n’ont jamais pu être observés avant telle ou telle date. Descartes postulant bien après Démocrite, – ce dernier plus perspicace encore que lui sur leur nature – l’existence des atomes, sinon des microbes, à partir de ses déductions mathématiques et organiques, où des corps sans cesse plus petits sont observables jusqu’à la limite de nos capacités visuelles et oculaires, induisant qu’il puisse exister de plus invisibles corpuscules encore. Bien que n’ayant jamais été observés avant Pasteur, il va de soi que les baciles comme les virus, existaient déjà dans l’Antiquité, avec leurs épidémies correspondantes. Faute de pouvoir observer le bacile dans le moindre prélèvement de sang, on implorait les dieux en regardant le ciel – mais les baciles étaient bel et bien là.

Ce n’est donc ni demain plus qu’hier que Colomb découvrira l’Amérique. Les progressistes au fond sont les derniers mystiques ; ils aiment se faire peur avec les fantômes de l’Apocalypse ouvrant sur la Cité de Dieu à la suite d’une stupéfiante, et souvent terrifiante, théophanie. A la suite de telle révolution, de telle catastrophe inéluctable, de telle découverte, de telle crise financière ou sociétale, rien ne sera plus jamais comme avant. Tenez-le pour dit : le progrès rasera tout, en bien comme en mal, que vous en soyez ou non contents. Injonctions tout juste bonnes à affoler la tension et le rythme cardiaque des plus crédules. Les hommes sont en réalité mus et tenus en laisse depuis leurs origines par leurs nécessités. Les classiques, en pères de la modernité, trouvaient le bon sens et leur assurance sous la poussière de la plus commune antériorité. Pour ne pas dire, antiquité. Ils découvraient du nouveau comme on voit émerger de fouilles archéologiques, une histoire insoupçonnée et pourtant vieille de milliers d’années. Le savoir est une archéologie au sens où le vrai d’aujourd’hui l’était déjà il y a fort longtemps. Ignoré, méprisé, imperceptible, mais tout aussi vrai dans son néant apparent que dans sa pleine mise en lumière. René Descartes nous le démontre encore de son si grand âge et pourrait nous dire avec condescendance, que nous ne sommes plus assez vieux pour être jeunes.

Continuité de la discontinuité ou le délire structuraliste

Qui dit archéologie du savoir, ne peut pas ne pas songer à Michel Foucault. Si les vérités n’ont pas d’âge, a contrario de leurs découvertes qui peuvent supposer des techniques nouvelles pour l’être, sans évoquer celles qui tout simplement ont été oubliées avant d’être redécouvertes bien plus tard, comment expliquer ce changement que l’histoire opère, sans que les vérités n’en soient péjorées ou véritablement remplacées ? Parler de rupture dans l’histoire est inadéquat même au sujet des révolutions puisque leur succède bien souvent une contre-révolution, sinon le retour pur et simple de l’ancien régime. L’histoire n’est pas continue, mais elle n’est pas faite de ruptures non plus. Michel Foucault écrit dans son introduction de L’archéologie du savoir : « Notion paradoxale que celle de discontinuité : puisqu’elle est à la fois instrument et objet de recherche ; puisqu’elle délimite le champ dont elle est l’effet ; puisqu’elle permet d’individualiser les domaines, mais qu’on ne peut l’établir que par leur comparaison. »

La discontinuité de l’histoire porte en elle cette contradiction d’être ce moment où le passé devient l’avenir par un glissement que les événements, même brutaux, ne peuvent précipiter. Même le discontinu est une continuité, tel ce champ historique qui est à la fois la cause et l’effet, ou qui les contient tous deux en instance. La critique foucaldienne de l’histoire a un mérite certain : elle rejette toute forme de téléologie comme n’étant pas conforme à ce que l’on observe du déroulement de l’histoire. Le champ historique n’achoppe pas plus qu’il ne se syncope ; ni épiphanies, ni apocalypses, ne jalonnent son historicité. Le plan historique est fractionné d’archipels qui, peu à peu, s’écartent ou se rapprochent, se joignent ou se disjoignent ; les périodes d’empires unifient et conformisent sur de larges territoires, une épistémè donnée ; les périodes médiévales se décentralisent, se démondialisent, se disloquent en îlots régionaux plus ou moins déliés les uns des autres.

En renvoyant dos à dos l’individu prométhéen et la structure idéologique unitaire comme étant des mirages inopérants, en l’occurrence Nietzsche et Marx, Foucault se retrouve dans une impasse, une abstraction, un « blanc » qu’il avoue lui-même occuper au sein de sa logique structurelle et post-humaniste – comme s’il existait une dimension non-humaine à l’histoire… humaine ! Qu’il puisse y avoir le groupe, l’Etat, l’idéologie, l’unitarisme, l’empire d’un côté, l’individu de l’autre, plus ou moins affranchi, avec chacun une part d’influence au sein d’une époque déterminée, sans que l’on puisse les opposer frontalement, cela paraît plus pertinent pour expliquer l’évolution des événements que la suppression de l’individu comme de l’Etat au profit d’un labyrinthe, d’un souterrain, d’un surplomb, d’une dissolution, d’une perte délibérée de stratigraphie.

Comme l’énonçait Michel Foucault dans son avant-propos, sa parole n’a pas d’état civil, elle n’est plus quête de sens, d’historicité, localisation, particularité, désir de comprendre, d’interroger, de cartographier ; il s’agit au contraire de disparaître, de perdre jusqu’à son propre visage, d’être libre d’écrire tout ce que l’on voudra ! (sic) Comprendre : indépendamment de toute vérité ou véracité historique comme biographique. L’homme descend du signe, comme l’écrivait Régis Debray, non sans jeu de mot, alors qu’il descend bien du singe – comme ce signe ou ce souffle, ce blanc, cette abstraction qui sous le masque de personne, est bel et bien un sujet, un homme, un auteur, au sein d’une époque déterminée. Le premier comme la seconde laissent des traces indubitables formant un état civil aux indénombrables intrications, aux multiples ramifications, toutes susceptibles d’études comme d’affirmations. Doit-on s’étonner si l’ouvrage de Foucault ne parle en aucun moment de quelque événement historique que ce soit ? Il n’interroge ni l’homme, ni l’histoire, ni la liberté, ni l’idéologie, ni l’empire, mais le langage en et pour lui-même. La parole blanche est une parole déconnectée ; écran de projections d’un signifiant au signifié facultatif.

Cette prétendue nouveauté dans l’ordre de la connaissance a pourtant un ancêtre beaucoup plus lointain : l’art pour l’art, cousin du signe pour le signe. Révolution qui vaut chant du signe, comme il était fréquent à l’époque. Unité du discours, mais pour lui seul. Dissolution du savoir dans le pur caprice d’un auteur prétendument disparu – alors qu’il demeure caché derrière le rideau, derrière la marionnette de l’illusionniste, dans le trou du souffleur qui, soudainement, se ferait passer pour l’acteur invisible sur la scène. Le public commence par applaudir par l’effet de la surprise – Ah elle est bien bonne celle-là ! Bravo ! Excellent ! Puis, voyant que la comédie potache se prend au sérieux, siffle la pièce pour signaler que tout inculte qu’il est, on ne saurait la lui faire. Chiqué ! Le procédé en est par trop visible. Heidegger nous l’avait déjà fait auparavant.

D’autant plus que l’auteur annonce la couleur dès le premier chapitre : son travail est essentiellement négatif ; les idées, la pensée, les sciences, les connaissances, il n’en sera plus question ici. Toute possibilité d’unifier un savoir démultiplié sous la forme d’un grand nombre d’objets différenciés et hétéroclites, de disciplines fort variées, est à considérer comme inopérant. Les connaissances restent et demeurent éclatées, séparées, diffractées, sans liens possibles entre elles. Tout est différence, rien n’est particulier. Tout est naissance, rien n’est connaissance. Tout ce qui est dit renferme ce qui n’est pas dit. Le savoir n’a pas d’origine, ou du moins, elle ne peut être connue ; une antériorité précède sans cesse ladite antériorité sans qu’on puisse en isoler la fin ou le commencement. Connaître est vain puisque le savoir n’a ni début, ni fin. Le présent seul sera l’histoire. Seul le surgissement compte. Ce qui, à défaut de se taire à jamais, permet bien au contraire à l’auteur de se prêter les justifications nécessaires pour discourir sans cesse sans ne plus jamais rien dire…

Seuls les énoncés seront cartographiés par le philosophe structuraliste, pas ce à quoi ils renvoient, c’est-à-dire au sens. D’ailleurs, de sens, ils n’en ont plus ; la médecine, la grammaire, l’économie politique, chacune prise en vrac, sans rapports entre elles, ne sont plus qu’une « masse énigmatique ». Les concepts, aussi variés soient-ils, ne sont plus destinés à faire sens par leurs rapprochements, leurs collisions, mais par leurs incompatibilités. La déduction scientifique, l’inférence cartésienne, la hiérarchisation comme la sérialisation de données, sinon leur compilation chronologique, tout cela sera remplacé par des « systèmes de dispersion. » Des « îlots de cohérence » seront à trouver dans un océan d’incohérences… Darwin est cité pêle-mêle avec Ricardo, sans qu’on sache ce qui les lie. La folie est mainte fois citée en exemple, sans doute en guise d’illustration de ce qui représente le mieux cette nouvelle science des signifiants sans signifiés dont on peut remarquer au passage que seul le style de l’écrivain philosophe s’impose en unité cohérente. Le structuralisme doit-il son génie à sa stylistique impeccable créant à elle seule son illusion d’unification du sens ?

« Tout ce qui, jusqu’alors, veillait à la sauvegarde de l’historien et l’accompagnait jusqu’au crépuscule (le destin de la rationalité et la téléologie des sciences, le long travail continu de la pensée à travers le temps, l’éveil et le progrès de la conscience, sa perpétuelle reprise par elle-même, le mouvement inachevé mais ininterrompu des totalisations, le retour à une origine toujours ouverte, et finalement la thématique historico-transcendantale), tout cela ne risque-t-il pas de disparaître, – dégageant pour l’analyse un espace blanc, indifférent, sans intériorité ni promesse ? » Quant à diagnostiquer l’avènement du nihilisme, le philosophe structuraliste retrouve subitement, et presque étonnamment, un discours signifié et compréhensible par tous. On aimerait pouvoir répondre à ce constat par la question suivante : à qui la faute ? N’y a-t-il pas nombre de prophéties capables d’annoncer l’avenir du simple fait que le prophète en est un de ses principaux propagateurs et contributeurs ?

En quoi la rationalité, le long travail de la pensée à travers le temps, l’éveil et le progrès de la conscience, la perpétuelle reprise de ses objets, le mouvement continu et inachevé de sa recherche, l’aspiration à une quelconque totalisation de ses connaissances, la quête d’une origine sans cesse ouverte, la thématique d’une progression historique même sans téléologie, en quoi toutes ces démarches immémoriales seraient-elles soudainement, après mai 68, condamnées à la page blanche ?… Ce que l’on décrète n’équivaut pas à ce qui est – sauf à ne tabler que sur ses propres énoncés. J’énonce, je décrète, et le savoir prend vie par la seule magie du performatif. Tout au plus, cette manière de dire consiste à avoir le style pour science, sinon pour oracle : « (…) le discours lui-même en tant que pratique. » Tout est dit.

Persistance du sujet

Laissons donc les philosophes à leurs abstractions ; elles agacent l’intelligence à défaut de la stimuler. Il est un autre grand esprit revendiquant sa nature d’archéologue, c’est Honoré de Balzac dans La Recherche de l’Absolu : « L’archéologie est à la nature sociale ce que l’anatomie comparée est à la nature organisée. Une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d’ichthyosaure sous-entend toute une création. De part et d’autre, tout se déduit, tout s’enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à une cause. Le savant ressuscite ainsi jusqu’aux verrues des vieux âges. De là vient sans doute le prodigieux intérêt qu’inspire une description architecturale quand la fantaisie de l’écrivain n’en dénature point les éléments ; chacun ne peut-il pas la rattacher au passé par de sévères déductions ; et, pour l’homme, le passé ressemble singulièrement à l’avenir : lui raconter ce qui fut, n’est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ? » Comment mieux dire en romancier ce qu’en philosophe, on tâche bien souvent de contrefaire ? La pérennité de l’homme en l’homme, l’inactualité de l’art dans sa mise en scène des passions humaines, la vieille logique par inférence, déductive et analytique, de la connaissance, que Descartes affirmait n’avoir rien fait d’autre que récupérer d’Aristote ; à croire que cet étrange oxymore, perçu comme tel aujourd’hui sous la plume de Balzac, la « nostalgie scientifique », lors même que la nostalgie regarde le passé là où la science est censée regarder vers l’avenir, cet étrange rapprochement nous était soudainement contemporain.

Ce roman de Balzac, qui n’eut pas le succès du Père Goriot, et il faut dire à sa lecture, qu’il n’en a ni l’ampleur, ni la complexité, met en scène Balthazar Claës, savant réputé à la pointe des recherches de son temps en chimie. L’auteur prit pour ce roman l’exigence du réalisme à cœur ; il travailla les dialogues scientifiques en les faisant valider au préalable par d’authentiques savants, corpus qu’il prolongea à destination d’une dimension plus fantastique, celle de l’alchimie d’un Swedenborg, accentuant ainsi une intrigue que la seule raison scientifique aurait rendu peu palpitante. Evitant la caricature, les critiques adressées à Balzac sur la puérilité de son personnage en quête de pierre philosophale, notamment par le biais de Sainte-Beuve, étaient mal fondées. Toutefois, la psychologie des personnages, un brin affectée, portait en elle une certaine immaturité des traits.

La Flandre qui sert de décor à l’histoire, est dépeinte avec le même souci esthétique que celui des toiles flamandes. Les longues descriptions du décor ont le même suranné que chez Victor Hugo ; un sens du détail à ce point pictural et exhaustif, qu’il surcharge inutilement une narration n’en ayant pas autant besoin. La qualité des conversations est ce qui manque le plus à notre époque, bien que Houellebecq sauve la mise en intégrant à ses dialogues, comme à cette époque, des échanges politiques et culturels dont n’auraient pas été capables le commun des mortels – ce qui démontre que l’introduction du langage parlé dans le roman est un trait absurde qui considère que la vie du lecteur doit se trouver au même niveau que celui du roman – ce qui retire à la littérature, toute possibilité de tirer vers le haut son lectorat. La littérature classique prenait le lecteur pour plus grand qu’il n’est ; la littérature contemporaine le rabaisse au degré zéro de son quotidien. Il s’y reconnaît peut-être, encore que…, mais il ne risque surtout jamais de se dépasser. Peut-être même se dit-il : à quoi bon lire ce que je suis déjà ? Et il tournera le dos à cette littérature sans exigence pour de bien plus utiles travaux.

A l’époque de Balzac il était encore possible de disposer à domicile de tout un matériel de chimie et pratiquer ainsi la science à la manière de Descartes et de Spinoza, de son seul chef et par le biais de sa seule intuition. Le sujet cartésien pouvait à loisir lire le travail des autres, rencontrer d’autres savants et pratiquer par lui-même la science en faisant un sa personne, ses intuitions, sa raison. C’est ce que dépeint Balzac dans sa Recherche de l’Absolu. On sait que pour le XXe siècle, Albert Einstein fait figure de dernier génie ayant imposé toute la force du sujet pensant au moment où la science allait suivre l’évolution technique et s’agréger en de vastes ensembles, dépendant de coûteux matériels comme de laboratoires entiers. Cette dernière n’allait plus pouvoir suivre l’intelligence aiguë et originale d’un seul sujet, mais la complémentarité d’une équipe entière, soumise à des impératifs communs. En ceci, l’incarnation du génie en Balthazar Claës, comme il le fut en Descartes, en Aristote, en Galilée, en Hippocrate, n’était plus envisageable au sein de la technostructure. Ce changement de paradigme nécessiterait que l’on puisse l’interroger, notamment dans ses conséquences pour la science. L’émergence d’une communauté scientifique, la disparition du génie solitaire, sinon du sujet cartésien, a-t-elle amélioré la recherche ? Cette disposition d’esprit comme de vie, héritée de l’Antiquité jusqu’à plusieurs millénaires après elle, n’était-elle qu’un caprice d’esthète, qu’un romantisme décrépit et puéril ? A compter les millénaires où le scientifique était aussi philosophe, travaillant pour son seul compte, on aurait largement de quoi en douter.

De nos jours pourtant, qu’il en aille du professeur Raoult de Marseille, bardé de diplômes, on le dit même nobélisable, tenant tête à toute une communauté de médecins comme à ses comités d’éthique, la question semble plus que jamais se poser. Le physicien Etienne Klein rapporte qu’à l’ère des laboratoires et des équipes dirigées par des exigences calibrées, ce sont des travaux marginaux, des chercheurs profitant de leurs loisirs, de leurs temps libres, pour tenter des expériences sur caprices – que l’on pourrait qualifier d’intuitions géniales – qui parviennent encore à faire des découvertes tout aussi inattendues et pertinentes qu’à ces lointaines époques, où un esprit scientifique pouvait œuvrer par intuitions singulières au gré de ses libres activités. Un matériau aussi révolutionnaire que le graphène, dans la période récente, est le fruit d’une recherche marginale, pur caprice de scientifique en vacances…

Etienne Klein nous affirme donc aujourd’hui que s’il existe encore un espoir de nouveautés en des sciences n’accouchant plus de révolutions comparables à celles du passé, c’est encore et toujours par le fait d’intuitions n’ayant pas les autorités du savoir et les équipes de travail pour origines, mais celles du sujet cartésien – en tant que des chercheurs parviennent de l’intérieur du système à disrupter les logiques communautaires et pyramidales de la science contemporaine. Etienne Klein n’est-il pas dans sa personne, comme Michel Serres précédemment, la preuve que les sciences ont autant besoin qu’elles le nécessitent, de personnifications du savoir dans la capacité à générer une pensée complète et cohérente, autonome et singulière, comme préalable méthodologique à toute découverte d’importance ? Cette disposition singulière les place au-dessus des communautés et des laboratoires, dont la possibilité de synthèse et de renouvellements épistémologiques, est rendue caduque par effet de masse ou de structure. Les craintes soulevées par Heidegger en philosophie étaient en fait partagées sur le terrain des sciences.

Dans sa fresque littéraire, Balzac met en scelle peu avant qu’il ne disparaisse, la figure solitaire du savant, à ce point absorbé par la quête de son Graal, qu’il en délaisse sa femme pourtant dévouée, ses enfants, tout en dilapidant la fortune familiale dans la plus complète des obsessions. La recherche de la vérité guidant le savant au détriment de tout autre considération, amoureuse comme financière, à l’exception peut-être de la gloire, de la découverte majeure et de l’inscription de son nom à la postérité. Eurêka !, s’écrie encore Balthazar Claës sur son lit de mort, bien que n’ayant jamais pu dans sa vie parvenir à un résultat marquant, et dont l’éclair de génie, peu avant le trépas, avait peu de chance de témoigner d’une sincère découverte à l’instant révolu… L’humilité cartésienne mise à part, c’est tout de même la figure du savant dans sa dimension cartésienne, pour ne pas dire aristotélicienne, indépendamment de toute académie, que Balzac met en scène. Il ignore sans doute que cette figure ne survivra pas au siècle de la technique, à ses vastes laboratoires comme à ses feuilles de route préétablies ; sans davantage survivre non plus à l’inscription des grandes sociétés scientifiques privées à la nécessité mercantile. Et pourtant…

Cette figure dévouée jusqu’à l’obsession à la vérité, privilégiant cette dernière aux considérations vulgaires, fait sa réapparition contemporaine en des figures incarnant à nouveau la posture du savant à travers celle du philosophe, de son initiative à l’entièreté de sa personne. J’ai donné en exemple le professeur Didier Raoult de Marseille, mais il faudrait citer aussi Michel Serres, Jean-Paul Demoule, Yves Coppens, Etienne Klein, Jean-Pierre Luminet, Pascal Picq, Jean-Pierre Changeux, et assurément bien d’autres, chacun dans son domaine respectif, reproduisant à sa manière, en pleine technostructure, l’autonomie philosophique et conceptuelle du savant de l’époque cartésienne. Comme si, finalement, après un siècle de techniques ayant renvoyé la collectivité scientifique à n’être qu’un haut lieu du conformisme et de la bureaucratie, sinon, pour le secteur privé, à une industrie destinée à faire de l’argent, on retrouvait par la force des choses, par le biais d’une honnêteté intellectuelle que tout système s’avère incapable d’écraser définitivement, la figure du savant que la vérité taraude au plus profond de son humanité. Non seulement cette figure n’a pas disparue, mais elle s’impose comme la seule occasion de parvenir à une authentique découverte dans un monde qui ne cherche plus mais qui reçoit d’en haut ses directives.

Critique de la technique

Dans sa conférence La question de la technique, Heidegger inaugurait la critique du dispositif de la modernité au beau milieu du XXe siècle. Un philosophe ayant plus que Descartes avancé masqué, car si Descartes l’avait affirmé de lui-même, le plus masqué de tous est bien celui qui ne l’avoue jamais… Heidegger affirmait dans cette conférence que, quoi que nous en pensions, nous demeurions tous enchaînés à la technique, et demeurions ainsi privés de liberté. Penser contre la technique n’est pas s’en libérer, c’est penser dedans, en son sein. Qui souhaite s’en libérer atteste déjà en être aliéné. La négation de la technique est un aveu d’impuissance, le vœu d’une mouche déjà prise dans la vaste toile au moment même où elle tente de s’envoler sans succès. Faire comme si la technique n’existait pas, comme si elle n’était pas là, est selon lui une disposition plus funeste encore ; elle consiste à se laisser envahir par la technique, à agir malgré elle et donc avec elle, en aveugle, et à la laisser s’emparer de l’intégralité de notre existence en méconnaissance de causes.

En contemporain de la barbarie nazie, Heidegger ne pouvait pas mieux dire : il suffit d’imaginer ce qu’une dictature pourrait commettre avec les moyens techniques dont nous disposons aujourd’hui depuis que le numérique s’est étendu au point de traçabiliser le moindre citoyen, de sa situation géographique permanente (téléphone portable) à ses achats par le biais d’Internet, sinon l’usage des cartes de paiement en magasins. La récente pandémie planétaire a été l’occasion de mettre en place ce contrôle généralisé au motif de santé et de sécurité publique. On sait donc le dispositif sécuritaire déjà effectif et opérationnel. Des robots ont eu pour tâche de nous surveiller, de nous rappeler les consignes à suivre, sous forme de drones parlant ou de chiens robotisés à même les rues de Singapour. Les dictatures génocidaires d’hier parviendraient à une épuration bien plus systématique et efficiente dans le cadre d’une société techniciste et omnisciente. La transposition historique fait froid dans le dos. Il suffit de ramener le contexte des années 30 à celui d’aujourd’hui, soit, un décalage temporel d’à peine 80 ans, – ce qui, au regard de l’histoire, n’est qu’un saut de puce – pour que la barbarie communiste et nazie n’appartienne plus à la préhistoire politique. Tout cela est extrêmement frais et les survivants sont encore là pour en parler. Par un hasard de l’histoire, il se trouve que ces bourreaux inégalés dans l’horreur, ont raté le coche de peu. Les nazis ont même raté d’un seul cheveu la bombe atomique. Etrange scénario que de voir les « amis de la liberté », les « libérateurs » des pestes brunes et rouges, lâcher le monstre apocalyptique sur Nagasaki en lieu et place de la furie hitlérienne et stalinienne que l’on savait déjà capable de tout bien que manquant tout bêtement de moyens.

Depuis l’émergence d’Internet et des réseaux tous azimuts, la Chine est à la pointe de la dictature 2.0, mais elle est bien douce si on la compare aux exemples de ce récent passé. La pandémie planétaire vient de faire la démonstration que le passé est moins une brocante et un musée qu’un vivier du futur ; une archive d’événements dont l’essence a pour propriété inquiétante d’être une réactivation cyclique. Les épidémies, les guerres, les tremblements de terre, les cataclysmes climatiques, ont beau être datés au passé, ils demeurent à jamais devant nous, en puissance. Le contexte actuel sur le plan technique est donc bien là pour durer et pour reconfigurer à sa manière, les événements du passé qui se reproduiront ; en bien comme en mal d’ailleurs, car si la technique décuple comme jamais l’efficacité d’une purge systématique d’opposants potentiels, elle rend également possible une prévention et une gestion des risques sanitaires bien plus étendue qu’auparavant. Une fois de plus, par-delà le bien et le mal, le feu cuit nos aliments et détruit villes et maisons ; le couteau coupe la viande et permet le meurtre. Le moyen dépend avant tout de sa fin et non de sa seule essence.

Il est intéressant de relever à cet égard que la technique la plus moderne, la science la plus contemporaine, n’a rien pu faire pour empêcher l’hécatombe et la diffusion du virus. Le propre de tout virus inconnu étant l’absence de prévention possible, de médication comme de protection, aucune connaissance même de pointe, ne peut y faire face autrement que selon la moyenâgeuse et antique quarantaine. Lorsqu’un phénomène nouveau se produit sans prévenir, il déjoue par son immédiateté, la faculté prédictible et procédurale de la technique. Les milieux scientifiques les plus technicisés, les plus automatisés, les plus normés, les plus surveillés, n’ont rien pu faire face à l’épidémie sinon la regarder passer. Le professeur Raoult a acquis sa célébrité pour avoir fait son devoir de médecin en refusant l’inaction de la structure normée en y opposant le pragmatisme là où ne régnait plus que la législation, la procédure, la bureaucratie. Son acte de rébellion ne fut qu’un acte de pur praticité scientifique ! Agir au plus vite, ne pas attendre en pleine urgence, l’aval d’un comité d’éthique, lorsque le feu est dans la ville. On en connaît bons nombres désormais qui, tout aussi diplômés, auraient laisser la ville brûler sans agir afin de répondre aux procédures usuelles, aux normes du système. L’éthique médicale se dissolvant d’elle-même dans la technostructure. On relèvera avec grand intérêt que dans un monde de structures et de technostructures, de normes et de contrôles, de surveillances et de comités d’éthique, le pragmatisme est plus encore qu’une rébellion, c’est un acte d’illégalité, de dissidence, qui, comme le rappelait un animateur de France 5, réclamerait la sanction pénale, et qui sait, l’interdiction d’exercer. Dans un tel système, l’urgence pragmatique, l’efficacité immédiate, le secours en tant que tel, le serment d’Hippocrate, mérite le conseil de discipline. On ne s’étonnera pas qu’avec la criminalisation de l’efficience, la superstructure soit surtout à la pointe du régrès en maints domaines.

Heidegger le disait déjà au siècle dernier : la technique est un moyen en vue d’une fin, elle n’est pas une entité indépendante ou neutre, elle sert toujours une finalité que l’homme lui assigne. La technique est donc à la fois instrumentale et anthropologique. Elle est déterminée par une fin programmée par l’homme, à son service, en même temps qu’elle modifie les conditions d’existence de l’homme et le rend dépendant de sa création. L’homme crée la technique qui en retour, le façonne à son tour. Le risque est donc grand d’une suprématie de la technique sur l’homme. Peu soucieux de marxisme, Heidegger décrit pourtant un phénomène que ne renierait pas Marx, mais il le fait avec une terminologie qui lui est propre, refusant ainsi de décrire un phénomène idoine avec les mêmes termes et les mêmes notions qu’un adversaire politique. Ce qui ne l’empêche pas de faire état de l’emprise de la technique sur la vie humaine et de constater qu’elle se traduit par une modification du langage qui atteste d’une transformation du sens qui en détermine l’essence. On cesse de parler d’êtres humains dans les usines, dans les manufactures, dans le système productif ; on y évoque au contraire des effectifs, du matériel humain, des ressources que l’on prétend encore humaines, mais pour combien de temps encore ? Des commis à la production, des agents comme ceux que l’on trouve dans la lessive. Une production répondant à une demande qui elle-même fait pression sur la production, transformant peu ou prou le commis en obligé. Les commissions sont faites pour contraindre à l’acte de commettre. La vocation du travailleur est en réalité dans le système productif, une pro-vocation ; elle le précède et l’oblige. Le sujet qu’est tout homme devient un objet du processus, et la nature, un fonds. Son fonds de commerce. Une analyse qui, outre le vocabulaire phénoménologique, conviendrait à un marxiste !

La technique a donc ce pouvoir indirect que de dévorer son créateur, sinon son utilisateur, de le rendre dépendant d’actions, de commissions, elles-mêmes subordonnées à une demande qui ne faiblit jamais et relance sans cesse le processus de production. A un point tel, d’ailleurs, que le processus peut s’avérer immoral, destructeur, nuisible, pour l’homme comme pour son environnement, et se perpétuer tout de même dans son processus, sans que les opérants, que les opérateurs, n’en ressentent le poids d’un vice moral quelconque. L’objectivisation de la technique n’œuvre qu’avec des objets, pour des objectifs, à partir de fonds. La technique arraisonne l’homme et la nature par pro-vocation systémique, selon la terminologie du philosophe allemand. A croire qu’Heidegger savait mieux que Marx, que la propriété des moyens de production n’aurait jamais pu libérer le prolétaire de son asservissement. Même en l’absence de toute classe de possédant, le système productiviste communiste aurait tout simplement soumis la main d’œuvre ouvrière à un auto-esclavage tout aussi redoutable, par le seul effet du système productif sur lui-même. Peut-être plus encore du fait que le communisme supprime la classe sociale sur laquelle faire peser l’origine et la responsabilité du problème, la société sans classe, tout en demeurant productiviste, aurait rendu l’origine du problème intrinsèque au processus lui-même. Devenant ainsi le point aveugle de la courroie des commissions, aucun esclave ne devinerait plus que sa vocation ne soit précédée par un phénomène de structure de plus vaste ampleur dont il n’est qu’un boulon parmi d’autres. Chaque boulon se croyant animé par sa propre vocation  – ignorant être pro-voqué – dans l’arraisonnement général. Nous avons là un portrait-robot du totalitarisme invisible de la technique.

Heidegger nous propose une analyse antimarxiste d’un phénomène comparable à celui cartographié par l’auteur du Capital au siècle précédent, et dont il ne peut ignorer le contenu. En voilant la lutte des classes derrière une phénoménologie habile, le prestidigitateur des concepts, fait disparaître l’organisateur au profit du seul système, à la fois dissimulé et en roue libre. Certes, en philosophe, Heidegger déplore et alerte sur les dangers de la technique, mais il lui retire toute causalité extrinsèque. Le processus est à l’œuvre mais il n’a pas de point d’apparition, ni de disparition prochaine. Tout homme est objet de son objectif, et il n’est guère d’opérateurs généraux qui puissent en avoir plus qu’un autre, les commandes. L’arraisonnement se produit donc de lui-même, en lui-même et par lui-même, sans qu’on y trouve l’inévitable faille. L’origine d’un tel processus est selon lui à trouver dans l’essence de la technique comprise dans la science mathématique qui précédait l’ère industrielle. La responsabilité des Lumières dans un phénomène qu’elles ignoraient complètement est donc une fois de plus sous-entendue par les obscurantistes de l’idéalisme allemand… La mystique heideggérienne est toutefois plus habile que rationnelle et on découvrira sous le voile du dévoilement qu’il affectionne tant, un voilement en bonne et due forme des intérêts économiques qui eux seuls peuvent transformer un artisanat au fonds limité et à la vente de proximité, en une industrie dont l’insatiable profit est à la source d’une production sans limites, sans que ni la vente, ni le service rendu, n’en soient la seule justification. L’enrichissement sans limites des propriétaires des moyens de production entraînant avec lui une production sans limites et un asservissement de la main d’œuvre à l’avenant. Une lecture trop marxisante du phénomène est passée sous le silence du voile d’un philosophe pratiquant le dévoilement comme un magicien sur une scène : pour faire disparaître la cause d’un effet qu’il prétend par ailleurs dénoncer…

Le système tient tout seul et, semblable à un esprit du temps, n’a ni commencement ni fin ; il est compris depuis toujours dans l’essence de la technique, fût-ce dès l’époque des Grecs, bien que se matérialisant dans le courant du XVIIIe siècle. Heidegger relève lui-même le vice de son raisonnement par l’écart temporel séparant l’origine prétendue à son effet dans l’histoire, mais peu importe les faits quand l’Idée domine. Le siècle de la technique, causes et conséquences, est comparable à une saison particulière de l’humanité que l’on ne peut que contempler, sinon disséquer, éventuellement juger, mais sans pouvoir espérer davantage : « Si, de plus en plus, la physique moderne doit s’accommoder du fait que son domaine de représentation échappe à toute intuition, ce renoncement ne lui est pas dicté par quelque commission de savants. Il est pro-voqué par le pouvoir de l’Arraisonnement, qui exige que la nature puisse être commise comme fonds. » Le pouvoir de l’Arraisonnement ! Et avec la majuscule qui vaut respect à la divinité consacrée.  Ce n’est pourtant pas en agitant des mantras que l’on parviendra à dissimuler que, fi des commissions de savants, les commissions d’expert s’apprêtaient déjà à construire l’Europe, mains dans la main avec les commissions de chefs d’entreprise, sinon d’économistes, puis à dicter la feuille de route à une classe politique atomisée par la ruine et la guerre. La main invisible heideggérienne a elle aussi une origine très ancienne, sinon archaïque : la rhétorique.

Ce concept obscur d’Arraisonnement, qui tient tout seul comme une Idée platonicienne, recouvre chez Heidegger la définition suivante : « Il est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds. » Processus manifestement tombé du ciel, ou émergeant de la terre, sinon de l’histoire, compris depuis toujours dans son essence, et qui n’est autre en définitive que la notion de propriété. Car c’est bien la propriété qui, de la réalité brute, la dévoile comme fonds, comme utilitaire, comme marchandisation. Il suffit de remplacer le terme d’Arraisonnement par celui de Propriété, pour voir la prose sibylline du phénoménologue, se dévoiler à son tour… Que le concept heideggérien serve davantage à voiler qu’à dévoiler, à cacher qu’à montrer, lui-même le reconnaît : « Tout dévoilement appartient à une mise à l’abri et à une occultation. Mais ce qui libère, le secret, est caché et toujours en train de se cacher. (…) La liberté est ce qui cache en éclairant et dans la clarté duquel flotte ce voile qui cache l’être profond de toute vérité et fait apparaître le voile comme ce qui cache. » Faut-il être à ce point dialecticien et prophète pour jouer ainsi à cache-cache avec la vérité ? Chez Heidegger, le destin seul, opère ; les individus n’en sont que les jouets aveugles, bien que maintenus dans la nécessité d’en dévoiler le secret, à savoir les rouages. Est libre celui qui pense, réfléchit, constate, comprend ; la liberté s’arrête là. Elle est un éclairage, non une solution. Le destin fait le reste. Le destin commande. Les griefs des hommes sont donc à adresser à la Providence… Cette brave dame, qui tout comme Saint Pierre, ne répond pas quand on l’appelle. Elle est bien évidemment débordée par sa tâche, jamais très loin du burn-out. Que voulez-vous, même au ciel, les saints comme les dieux se croient libres alors qu’ils sont eux aussi piégés dans la structure…

Reprenons le texte de Heidegger et remplaçons la formulation mystique d’Arraisonnement par Propriété et le terme « commettre » par production, et voyons comment le dévoilement s’effectue :

 « Mais l’Arraisonnement ne menace pas seulement l’homme dans son rapport à lui-même et à tout ce qui est. En tant que destin il renvoie à ce dévoilement qui est de la nature du « commettre ». Là où celui-ci domine, il écarte toute autre possibilité de dévoilement. L’Arraisonnement cache surtout cet autre dévoilement, qui, (…) pro-duit et fait paraître la chose présente. Comparée à cet autre dévoilement, la mise en demeure pro-voquante pousse dans le rapport inverse à ce qui est. Là où domine l’Arraisonnement, direction et mise en sûreté du fonds marquent tout dévoilement de leur empreinte. Ils ne laissent même plus apparaître leur propre trait fondamental, à savoir ce dévoilement comme tel. Ainsi, l’Arraisonnement pro-voquant ne se borne-t-il pas à occulter un mode précédent de dévoilement, le pro-duire, mais il occulte aussi le dévoilement comme tel et, avec lui, ce en quoi la non-occultation, c’est-à-dire la vérité, se produit.

L’Arraisonnement nous masque l’éclat et la puissance de la vérité. Le destin qui envoie dans le commettre est ainsi l’extrême danger. La technique n’est pas ce qui est dangereux. Il n’y a rien de démoniaque dans la technique, mais il y a le mystère de son essence. C’est l’essence de la technique, en tant qu’elle est un destin de dévoilement, qui est le danger. (…) La menace qui pèse sur l’homme ne provient pas en premier lieu des machines et appareils de la technique, dont l’action peut éventuellement être mortelle. La menace véritable a déjà atteint l’homme dans son être. Le règne de l’Arraisonnement nous menace de l’éventualité qu’à l’homme puisse être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d’entendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale. Aussi, là où domine l’Arraisonnement, y a-t-il danger au sens le plus élevé. »

 Nous comprendrons donc le texte ainsi selon l’interchangeabilité de nos catégories : La Propriété devient la grande menace qui pèse sur l’homme, sa destinée revient à dévoiler au fil de l’histoire, la nature de la production. Là où la production domine, elle rend impossible le dévoilement de ses mécanismes. La Propriété cache et produit, fait paraître les choses présentes. Là où domine la Propriété, direction et mise en sûreté du fonds marquent tout dévoilement de leur empreinte. Elle ne laisse même plus apparaître son trait fondamental, son existence propre (sa domination de classe). La Propriété nous masque l’éclat et la puissance de la vérité. Le destin qui envoie dans la production est ainsi l’extrême danger. Le règne de la Propriété nous menace de l’éventualité qu’à l’homme puisse être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d’entendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale (la compréhension par les sujets rendus objets du processus de domination sociale à seules fins mercantiles ?) Aussi, là où domine la Propriété, y a-t-il danger au sens le plus élevé. Une page plus loin, Heidegger écrira : « Ainsi l’Arraisonnement, en tant que destin de dévoilement, est sans doute l’essence de la technique ». Ce qui, en lieu et place de Propriété, nous éclaire bien plus profondément sur la chose, à la manière du message subliminal d’un marxiste résolument contrarié : Ainsi, la Propriété, en tant que destin du dévoilement (compréhension de la vérité cachée : la lutte des classes), est sans doute l’essence (le sens et la raison) de la technique. Comme quoi, c’est en dé-figurant la figuration que l’on dé-voile véritablement le fonds d’un propos se réclamant ostensiblement du secret et de l’occultation…